Affaire Karachi : faire sauter tous les verrous de l'enquête

Publié le 20 Novembre 2010

Pour faire éclater la vérité sur l'attentat de 2002, les familles de victimes ouvrent des « fronts » en multipliant les plaintes. Edito.

Jacques Chirac décore les victimes de l'attentat de Karachi (Reuters)

La saison des boules puantes est lancée… Les affaires du moment, celle de Karachi, comme celle de Bettencourt-Woerth, contiennent suffisamment d'éléments explosifs pour être utilisées à des fins partisanes à l'approche de l'élection présidentielle de 2012. Raison de plus pour que toute la lumière soit faite : c'est le seul moyen de rendre l'air politique plus respirable.

La dernière sortie d'Hervé Morin, vendredi matin sur France Info, sent bon le règlement de compte pas très glorieux : allez-donc demander à François Bayrou pour les rétrocommissions de Karachi, a balancé celui qui était, jusqu'à la semaine dernière, ministre de la Défense de la France, et, précédemment, le bras droit de… François Bayrou.

Cette sortie est évidemment pleine de sous-entendus faciles à décoder : Morin ambitionne d'incarner le centre en 2012, et un petit croche-patte à son ex-ami Bayrou, qui sera lui aussi au même rendez-vous et à la même place sur l'échiquier politique, est toujours bon à prendre.

Les familles de victimes, citoyens ordinaires face à la raison d'Etat

C'est assez petit au regard de l'enjeu. Ces affaires sont le cancer de la vie politique française, surtout, dans le cas de Karachi, quand elles ont eu pour conséquences la mort d'hommes qui n'avaient rien à voir, de près ou de loin, avec ces rétrocommissions. Or, les obstacles sur le chemin de la vérité, et de la justice, sont encore trop nombreux, dont la plupart proviennent du cœur du système politique et administratif.

La lecture du livre « On nous appelle “les Karachi” » (éd. Fleuve Noir), publié par les porte-parole des familles de victimes de l'attentat commis contre des ingénieurs français au Pakistan, Magali Drouet et Sandrine Leclerc, dont David Servenay a rendu compte en détail mercredi, est de ce point de vue éclairante.

Les deux jeunes femmes, dont les pères ont péri à Karachi, sont des citoyennes ordinaires soudain confrontées à la raison d'Etat, ou la raison politique, on ne sait pas encore. Le parcours qu'elles décrivent est édifiant, entre mépris et obstruction, de la part de ceux qui, jusqu'au plus haut niveau de l'Etat, auraient dû se mettre en quatre pour contribuer à faire éclater la vérité. Et il suffit d'un changement de juge antiterroriste chargé de l'enquête pour que l'ambiance et le fond changent du tout au tout.

Comment ne pas voir un ballet concerté de la majorité pour protèger on ne sait qui, cacher on ne sait quoi ? Lorsque Bernard Accoyer, le président de l'Assemblée nationale, refuse de communiquer au juge antiterroriste Marc Trevidic les auditions d'une soixantaine de personnes entendues par la mission parlementaire consacrée à l'affaire Karachi. Au nom de la « séparation des pouvoirs », dit-i.

Dans un courrier envoyé le 9 novembre au juge d'instruction Renaud Van Ruymbeke, le président du Conseil constitutionnel, Jean-Louis Debré, a refusé de transmettre les délibérations sur les comptes de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur en 1995.

Selon le Point, Jean-Louis Debré expliquerait que ces délibérations sont « couvertes par le secret pendant 25 ans, aux termes d'une loi organique de 2008. »

Le juge avait fait cette demande après la découverte par la police au Conseil constitutionnel d'autres pièces montrant que ses rapporteurs avaient demandé en vain en 1995 le rejet des comptes de campagne d'Edouard Balladur. Ces comptes comportent des versements en espèces non justifiés de plus de 13 millions de francs (deux millions d'euros).

Edouard Balladur avait expliqué à l'époque au Conseil constitutionnel que cet argent provenait de la « vente de gadgets et de T-shirts », selon les pièces saisies par la police.

Pour les familles des victimes qui ont porté plainte tous ces refus de coopérer s'apparentent à une vulgaire obstruction.

Plaintes contre Chirac et Villepin

Comment peut-on imaginer, à ce stade de l'affaire, lorsque Charles Millon, ancien ministre de la Défense de Jacques Chirac, ex-collègue de Nicolas Sarkozy, alors ministre du Budget, dit à un juge qu'il y a bien eu rétrocommissions, que l'affaire n'aille pas à son terme, et que tous les verrous qui empêchent aujourd'hui la révélation complète de la vérité ne sautent pas les uns après les autres ?

Ou qu'un nouveau témoin entendu jeudi par le juge d'instruction Renaud Van
Ruymbeke, Michel Mazens, un haut fonctionnaire alors chargé par l'Etat français de négocier les contrats d'armement, a déclaré, selon sa déposition relatée à Reuters par une source proche du dossier, que Jacques Chirac avait bien fait cesser les paiements en 1995.

Les familles l'ont bien compris, qui multiplient les plaintes, ce vendredi contre Jacques Chirac et Dominique de Villepin, afin d'ouvrir des « fronts », afin de faire péter la grande muraille du mensonge et de l'obstruction.

Quelques données simples. Il y avait, à l'époque de la campagne d'Edouard Balladur, un comité de campagne qui se réunissait tous les jours. Ses membres en étaient :

  • Nicolas Sarkozy (alors ministre du Budget, aujourd'hui président de la République),
  • Nicolas Bazire (ex-directeur de cabinet de Balladur, aujourd'hui à la tête du groupe LVMH),
  • Brice Hortefeux (représentant de Nicolas Sarkozy, actuel ministre de l'Intérieur),
  • William Abitbol (représentant de Charles Pasqua, aujourd'hui… restaurateur),
  • Renaud Donnedieu de Vabres (représentant de François Léotard, par la suite ministre de la Culture),
  • Marielle de Sarnez (représentante de François Bayrou, aujourd'hui au Modem).

Et il y avait un trésorier de campagne, René Galy-Dejean, ex-député UMP aujourd'hui bien âgé… et bien discret.

Pour que la justice avance

Que savaient-ils ? Sont-ils prêts à tout faire pour que la justice éclate ?

Peut-être que cette piste d'un lien entre l'attentat de Karachi et les éventuelles rétrocommissions relève du fantasme, de la « complotite aigüe ». Mais y a-t-il une autre manière de le savoir et dissiper le doute qui s'installe que d'aller au fond des choses plutôt que de mettre des bâtons dans les roues de la justice, ou de ricaner en conférence de presse ?

Pour rappel, car on ne s'en lasse pas, voici la réponse du président de la République à ce sujet l'an dernier. (Voir la vidéo)


A ce stade de l'évolution du dossier, cette réponse apparaît comme une énorme maladresse. On attendrait au contraire du président de la République qu'il fasse tout pour aller au fond de l'affaire. Il faut croire que la justice devra se faire malgré lui, et pas grâce à lui.

Sur Karachi, sur Bettencourt-Woerth, sur la surveillance des journalistes…

 

Ajout. Le 19/11/2010 à 15h30. Paragraphe sur Jean-Louis Debré.

Photo : Jacques Chirac décore les victimes de l'attentat de Karachi, le 13 mai 2002 (Reuters).

 

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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