« Au-delà » de Clint Eastwood : plus fort, tu meurs !

Publié le 15 Janvier 2011

Dans « Au-delà », Clint Eastwood filme trois personnages aux prises avec la mort et le travail du deuil. Résultat : une œuvre au noir somptueux qui dynamite les figures imposées. Chapeau bas, encore une fois.

Cherche-t-il à concurrencer son quasi-contemporain Woody Allen (75 ans) sur son propre terrain prolifique ? Même s'il doit se soucier comme de sa première bière de ce genre de considération, le constat… est incontestable : Clint Eastwood (80 piges) fonctionne désormais comme un métronome : à chaque année son film. En règle générale, par chance, un excellent film.

Il y a deux ans, le cinéaste signait l'un de ses meilleurs titres de la décennie écoulée : « Gran Torino » où il incarnait un vieillard aigri et raciste, in fine frappé par une sorte de grâce humaniste. L'an passé, il dirigeait son acolyte Morgan Freeman et l'excellent Matt Damon dans « Invictus », un biopic (un rien académique) consacré à Mandela.

Alors qu'il s'apprête à tourner « Hoover », une fiction sur celui, qui, 48 années durant, régna sur le F.B.I, Clint Eastwood présente aujourd'hui son cru 2011 : « Au-delà », un film d'une audace folle qu'il était probablement le seul à pouvoir tourner sans foncer droit dans le mur du ridicule et du grand-guignol. (Voir la bande-annonce)

 

Trois bonnes raisons d'être mal

Paris. Une journaliste-star de la télévision (baptisée, on ne rit pas, Marie Lelay) ne parvient plus à être à la hauteur de sa réputation et de son ego depuis qu'elle a échappé de peu à la mort dans l'Asie ravagée par le tsunami. L'héroïne (Cécile De France) est rongée par une obsession : comprendre ce qui s'est passé dans son âme quand elle a cru sa dernière heure venue.

Londres. Un gamin, inconsolable depuis que son frère-jumeau est passé de vie à trépas, refuse l'évidence et cohabite avec l'ombre du défunt chaque minute de son existence morose.

San Francisco. George (Matt Damon) gagne sa vie depuis des lustres en exploitant la misère des autres. Doté de mystérieux pouvoirs de médium, il ne supporte plus ses « talents » occultes et s'enferme dans la solitude et la dépression.

« Au-delà » raconte les histoires de ces trois personnages fâchés avec les autres, la socialisation, l'existence…

Réel et surnaturel : le match

Sur le papier, le projet eastwoodien ne promettait rien de palpitant. Toutes les mauvaises conditions semblaient même réunies pour un défilé de poncifs pseudos new-age, de considérations pesantes sur « la vie après la mort » (bâillements) et de surenchères visuelles overdosées de revenants anxiogènes et de visions psychédéliques.

Eastwood, même s'il s'autorise quelques écarts assez maladroits dans le segment français de son triptyque (le moins convaincant), dynamite toutes ces figures mal imposées. L'homme de « Bird » et d'« Impitoyable », entre autres monuments, ne cherche pas à fureter dans les régions obscures de l'« au-delà » qui donne son titre au film, mais reste obstinément campé sur le passionnant plancher des vaches. Au plus près de ses trois personnages qui, tant mal, que bien doivent composer avec le deuil, la solitude, un mal-être du genre conséquent.

Les seuls fantômes du film sont intérieurs et, ce faisant, bien plus sournois. Eastwood, plus sobre et crépusculaire que jamais, met en scène les non-arrangements de ses protagonistes avec la vie et la mort et invite à une méditation à la fois douce et anxieuse sur la résilience.

Maîtrise totale

Un tantinet embarrassé quand il s'agit de mettre en scène (de surcroît en français) les déambulations de sa journaliste dans le microcosme des médias parisiens, le cinéaste filme par contre avec une élégance suprême ses protagonistes anglais et américains.

Quand il suit à la trace le gamin londonien affligé par la perte de son frère, Eastwood, toujours à bonne distance, évite le pathos, la sensiblerie et enregistre l'obstination butée de celui qui n'accepte pas l'inacceptable.

Filmer les enfants est l'un des exercices cinématographiques les plus périlleux. Chez Eastwood, pas de grands discours ou d'essorage de mouchoirs, mais des images où se mêlent discrétion et évidence. Ainsi ce plan récurrent sur la casquette du défunt, sorte d'objet transitionnel qui raconte l'indicible. Le portrait du gosse n'en est que plus sensible, à la fois bouleversant et cocasse quand ledit gamin doit affronter toute la cavalerie des charlatans (dont des curés) qui lui promettent un meilleur destin à leurs côtés.

Même élégance quand Eastwood filme son médium fâché avec le monde à San Francisco. Dans les cours de cuisine où il drague maladroitement une fille tout aussi perdue que lui où dans son appartement de célibataire où il se noie dans sa solitude, George, mutique, fragile, flotte à la surface des vivants et pense à autre chose.

Les personnages entrecroiseront (peut-être) leurs parcours respectifs à l'heure du final, mais finalement quelle importance ? Pendant deux heures, Eastwood, fidèle à sa manière elliptique et « fordienne », comme on a raison de le dire, aura déambulé dans des zones indécises et profondément humaines que le cinéma n'arpente que très rarement. Vite, un autre film.

► Au-delà de Clint Eastwood - avec Cécile de France et Matt Damon - sortie le 19 janvier.

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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