Chirac-Sarkozy : derrière les effusions, un mariage de raison

Publié le 8 Novembre 2009

Oubliée la « rupture », Nicolas Sarkozy adore Chirac. Il est venu le dire vendredi à la Sorbonne, à l'occasion de la remise des premiers prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits. « Jacques » par ci, « cher Jacques » par là, l'actuel Président a loué la « vision du monde » de son prédécesseur, son « courage », « l'esprit de paix » qui l'anime, etc.

« C'est pas tous les jours que j'ai le plaisir d'être aux côtés de Jacques Chirac », a-t-il conclu, ravi de mettre en scène la « continuité des responsabilités ». En ajoutant, allusion aux mémoires de l'ancien Président :

« Ce qui ne veut pas dire qu'on est d'accord sur tout et qu'on l'a été sur tout, si j'ai lu un bon livre récemment sorti en librairie et dont il n'est pas lieu de faire la promotion aujourd'hui. » (Voir la fin de la vidéo)

 

Certains esprits subtils, au Journal du Dimanche, par exemple, ont trouvé de l'ambiguïté dans les propos de Sarkozy. Après avoir visionné cette vidéo, je n'ai pas du tout ce sentiment.

Mais il y a quelque chose d'étrange dans ce spectacle donné à la Sorbonne. A Villepin, considéré comme « coupable » avant son jugement dans l'affaire Clearstream, Sarkozy promet son « croc de boucher » ; à Chirac, il professe son « estime et son amitié ».

Pourtant, les notes du général Rondot tendent à montrer que dans l'affaire Cleastream, s'il y a eu manipulation pour déstabiliser Sarkozy, comme en est convaincu ce dernier, elle a eu lieu sur instruction du « PR », comme il est écrit dans ses petits carnets.

La hache de guerre est enterrée

Dans ses mémoires, Chirac flingue Giscard et Balladur, mais ménage Sarkozy. Tout au plus concède-t-il qu'il a mal vécu sa trahison, en 1994, lorsque le jeune politicien « nerveux, empressé, avide d'agir » choisit de soutenir son rival Edouard Balladur à la présidentielle :

« Cette première défection ne me laisse pas indifférent. Nicolas Sarkozy est à mes yeux bien plus qu'un simple collaborateur. »

Le livre de Chirac ne couvre que la période allant jusqu'à sa victoire à l'élection présidentielle de 1995. Pour ses rapports houleux avec son ministre Nicolas Sarkozy, il faudra attendre le deuxième tome. On se souvient notamment de la remise au pas qu'il avait tenté de faire, en juillet 2004, en rappelant la préséance qui s'impose : « Je décide, il exécute. » (Voir la vidéo)

Ce qui s'est passé à la Sorbonne vendredi est un pur moment de politique. Les couteaux ont été remisés, l'affectif a été étouffé, l'intérêt a repris le dessus.

Et l'intérêt d'un rabibochage est réciproque. Chacun, en rehaussant l'autre, renforce le prestige de la fonction présidentielle, et donc leur prestige. Mais cette explication n'est pas sufffisante : Chirac a moins d'égard pour Giscard, qui est pourtant un autre dépositaire de l'aura présidentielle. Les vraies raisons sont ailleurs :

  • Jacques Chirac vient d'être renvoyé devant le tribunal correctionnel pour l'affaire des emplois fictifs à la mairie de Paris. Apparaître comme un grand président, populaire, admiré par son successeur, renforce évidemment sa position dans la partie judiciaro-politique qui s'ouvre.

    Bernadette, sa femme (que Sarkozy a qualifié un jour de « bonne fée ») l'a poussé à se réconcilier avec Sarkozy. Et à oublier que c'est sur le rejet de son propre bilan (« l'immobilisme ») que ce dernier a astucieusement construit sa campagne électorale en 2007…

  • Nicolas Sarkozy, lui, souffre d'une chute de popularité. Il est pour la première fois perçu comme « battable ». Selon un sondage CSA pour LCP, Dominique Strauss-Kahn pourrait désormais le battre en 2012, s'il se présentait.

    Or son « cher Jacques », lui, regorge de popularité. S'afficher à ses côtés, vanter l'homme et ses valeurs, sa vision et tout le reste ne peut donc pas faire de mal…

A la Sorbonne, vendredi, on ne jouait donc pas « embrassons-nous Folleville », mais plutôt la fable de l'aveugle et du paralytique ; vous savez, « Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide ». Ces deux hommes souffrent chacun d'une faiblesse, que l'autre peut résoudre. Ne pas s'associer serait vraiment se tirer une balle (ou un croc de boucher) dans le pied.

 

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Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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