Comment al-Qaida s'incruste au Yémen

Publié le 12 Janvier 2010

Auteur Georges Malbrunot, envoyé spécial à Sanaa
L'Institut d'apprentissage de l'arabe, à Sanaa au Yémen, où séjourna Abdulmutallab, le Nigérian auteur de la tentative d'attentat pendant le vol Amsterdam-Detroit du 25 décembre dernier.
L'Institut d'apprentissage de l'arabe, à Sanaa au Yémen, où séjourna Abdulmutallab, le Nigérian auteur de la tentative d'attentat pendant le vol Amsterdam-Detroit du 25 décembre dernier. Crédits photo : ASSOCIATED PRESS

Le Nigérian à l'origine de l'attentat raté contre le vol Amsterdam-Detroit aurait été converti au djihad durant son séjour au Yémen, un pays où al-Qaida a réussi son implantation en s'intégrant à la société.

«Bienvenue aux étudiants malais», annonce une pancarte accrochée au mur de l'Institut d'apprentissage de l'arabe où séjourna Abdulmutallab, le Nigérian auteur d'une tentative d'attentat durant un vol Amsterdam-Detroit, fin décembre. Une attaque manquée, revendiquée par la direction d'al-Qaida dans la Péninsule arabique, qui se terre au Yémen.

Face à la meute de journalistes, Mohammed al-Anisi, le directeur de l'établissement, débite un discours convenu. «C'était un étudiant calme, pacifique. Jamais je ne l'ai entendu dire du mal de quiconque.» Pourtant, derrière la version officielle, une autre image se profile. «Dès son premier séjour à l'Institut, en 2004-2005, Abdulmutallab restait isolé, raconte, loin des caméras, un de ses professeurs. En plus des prières, il jeûnait très souvent. Il me disait qu'il avait envie de rejoindre le paradis. Il voulait se marier avec toutes les femmes qui l'attendraient là-haut.» Sous-entendu : après une opération suicide. Pour lui, pas de doute, le Nigérian avait déjà entamé sa radicalisation, alors que les autorités yéménites soutiennent que c'est durant son séjour londonien, à partir de 2006, qu'Abdulmutallab fut contaminé par les thèses djihadistes.

En août dernier, l'enseignant fut intrigué par un détail dans son comportement : «Je le voyais souvent dans une cabine téléphonique dans la rue.» L'apprenti terroriste venait rarement aux cours, lors de son deuxième passage à l'Institut. «Il estimait qu'il avait un bon niveau», fait valoir Mohammed al-Anisi. En fait, Abdulmutallab dissimulait ses intentions. Il a choisi un établissement sans lien avec l'islam radical, comme en témoignent ses relations avec l'École normale supérieure de Paris, qui y envoie chaque été une vingtaine d'étudiants. Puis, constate un élève allemand d'origine yéménite, «il s'est servi de l'école comme couverture pour obtenir un visa».

 

Après trente-deux ans au pouvoir, Ali Abdallah Saleh (président du Yémen voit son habileté manœuvrière soumise à rude épreuve.
Après trente-deux ans au pouvoir, Ali Abdallah Saleh (président du Yémen voit son habileté manœuvrière soumise à rude épreuve. Crédits photo : Le Figaro

 

«Triangle du diable»

Tout cela au nez et à la barbe des autorités. Rien d'étonnant dans ce pays de conservatisme religieux, où la «guerre sainte» a toujours fait partie de la culture locale, notamment parmi les puissantes tribus, jalouses de leur indépendance vis-à-vis d'un pouvoir central faible, qui fait peu pour enrayer un antiaméricanisme largement partagé parmi ses 22 millions d'habitants. «Pour comprendre le Yémen, explique l'analyste Mourad Zafir, il faut toujours avoir en tête que le président Ali Abdallah Saleh doit en permanence négocier avec les autres centres du pouvoir que sont les tribus, l'armée et la mouvance djihadiste. Et quand l'un d'entre eux exerce trop de pressions sur lui, il se rapproche d'un autre de ces pôles.»

Dans un pays où près de 40% de la population est au chômage, l'argent est le nerf de la guerre pour maintenir la paix sociale. Le problème est qu'avec la baisse des recettes pétrolières, l'État a moins de cash à redistribuer. «Pour la première fois, le président ­Saleh se retrouve confronté à un ensemble de défis qu'il doit gérer en même temps», s'inquiète un diplomate occidental. Ceux-ci ont pour nom : menace terroriste d'al-Qaida, rébellion d'inspiration chiite au nord, dérive sécessionniste au sud, sécheresse et pauvreté. Où est allé Abdulmutallab durant les 72 jours où les autorités ont perdu sa trace, entre le 24 septembre et le 7 décembre ? «Il s'est entraîné à Rafadh, dans la province de Shabwa (au sud-est de Sanaa)», assure le vice-premier ministre en charge de la Sécurité, Rashad al-Alimi. Où se cachent les principaux leaders d'al-Qaida ? À Shabwa encore, ou parmi les tribus voisines de Mareb et Jof.

Ces dernières semaines, l'État a intensifié les pressions pour que ces grandes familles du «Triangle du diable» n'abritent plus les djihadistes. «Certaines d'entre elles commencent à nous donner des informations sur leur localisation, d'autres leur demandent de partir», affirme le vice-ministre des Affaires étrangères, Mohy al-Dhabi. Moins optimistes, d'autres estiment que ces tribus ne se défausseront de la carte al-Qaida qu'en échange de gains importants. Car leurs griefs à l'encontre du régime sont nombreux. Quelques clans, que l'armée a enrôlés dans la guerre contre les rebelles au nord, n'ont pas été récompensés. D'autres se plaignent que le président Saleh ne fait rien pour partager le pouvoir.

De la frontière saoudienne en passant par Jof, Mareb, Abyan et jusqu'à l'Hadramaout, des zones entières échappent à l'autorité de l'État. Celui-ci contrôle les villes, mais en dehors, les axes routiers sont fréquemment coupés par tel ou tel clan, qui installera ses propres barrages.

 

Camps d'entraînement

Depuis qu'al-Qaida est réapparue en 2006, la mouvance terroriste a fait un gros travail pour s'incruster dans la société. Plusieurs de ses cadres ont épousé des filles du cru pour bénéficier de la protection de l'ensemble de leurs clans. Des «mariages stratégiques» auxquels recourut Oussama Ben Laden, lui-même, quand il épousa en quatrième noce en 1999 une jeune yéménite de 16 ans qu'il fit venir dans son repaire de Kandahar en Afghanistan. Et certains de ses lieutenants de l'époque ne sont autres que les leaders aujourd'hui d'al-Qaida au Yémen (Nasser al-Wahaishy, Qassem al-Rahimi).

Ces connexions ont permis au numéro deux d'al- Qaida, le Saoudien Said al-Shihri, de rapatrier dernièrement sa femme et ses enfants d'Arabie voisine. Et elles offrent surtout aux terroristes la possibilité d'établir une demi-douzaine de camps d'entraînement, d'où ils peuvent préparer leurs ripostes, après les raids meurtriers menés par les forces yéménites - avec appui américain - contre plusieurs de leurs bases, qui ont fait plus de 60 morts, en décembre, parmi les extrémistes.

Conséquence de cette intégration d'al-Qaida : la lutte antiterroriste pourrait finir par impliquer les tribus face à l'État. Une dangereuse dérive. Comme le rappelle «la bataille de Mareb» en août dernier, lorsqu'après la visite à Sanaa du patron des Forces américaines au Moyen-Orient, le Général David Petraeus, le président Saleh envoya son neveu, Ammar, négocier auprès des chefs de tribus l'offensive de l'armée contre al-Qaida. Mais quatre jours après, l'opération tourna au désastre. Après s'être perdus, sept soldats furent capturés par al-Qaida ; les unités antiterroristes attaquèrent par erreur la maison d'un chef local, ce qui amena les tribus à combattre aux côtés des djihadistes.

Mais l'État yéménite est-il aussi engagé contre al-Qaida que les médias officiels l'assurent ? «Envoyer 10.000 hommes pour lutter contre 300 djihadistes, cela paraît étrange, estime un expert militaire. Ne serait-ce pas plutôt pour intimider les contestataires sudistes, qui représentent la vraie menace pour le régime, si un jour ils font jonction avec al-Qaida ?»

Après trente-deux ans au pouvoir, Ali Abdallah Saleh voit son habileté manœuvrière soumise à rude épreuve. Contrairement à ses aînés «afghans», la nouvelle génération de djihadistes, rentrés d'Irak, refuse tout compromis. Les Américains, eux, sont las de ses tergiversations. Mais ils ne peuvent s'en passer dans la lutte antiterroriste mondiale. Depuis qu'al-Qaida s'en prend aux forces de sécurité, le leader yéménite aurait compris que les arrangements avec les djihadistes ont leurs limites. Mais peut-il y renoncer définitivement, lorsque des segments significatifs de ses services de renseignements sont proches de leurs idéaux ? «Il suffit que deux ou trois prédicateurs appellent au djihad à la mosquée le vendredi pour que des gens suivent leurs discours, poursuit Hilal, un enseignant. Les prêches ne sont pas surveillés, c'est l'un de nos principaux problèmes.» Et lorsqu'un ambassadeur européen suggère au ministre de l'Intérieur de durcir les contrôles sur les imams, celui-ci, impuissant, répond : «C'est ce que j'ai préconisé aux parlementaires, mais ils ne veulent pas.» «Quand on parle d'al-Qaida au Yémen, conclut Mourad Zafir, n'oublions pas que ses sympathisants font partie du paysage politique. C'est un sujet de compromis comme les autres.» C'est bien le cœur de l'incompréhension actuelle entre l'Occident et Sanaa.

 

LIRE AUSSI

» La communauté internationale au chevet du Yémen

» Le Yémen accentue sa traque d'al-Qaida

» Al-Qaida s'est transformé en «label» terroriste

 

 

Source lefigaro.fr

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

Repost 0
Commenter cet article