Comment la perte du triple A menace Areva

Publié le 17 Décembre 2011

 

Surveillé de près par Standard & Poor's, le groupe nucléaire pourrait pâtir de la dégradation de la note financière de la France, son principal actionnaire.


Nicolas Sarkozy discourt sur le nucléaire, à Pierrelatte (Drôme), le 25 novembre 2011 (Lionel Bonaventure/Reuters)

Le patron d'Areva ne cache plus que l'entreprise est dans une « situation difficile », mais Luc Oursel n'a pas évoqué, dans son plan stratégique « Action 2016 », la menace de dégradation de la note financière déjà mauvaise du géant du nucléaire. Or Areva a des besoins de financement très importants.

Déjà sous surveillance négative avant l'accident de Fukushima, Areva a refusé de répondre à nos questions sur le risque d'une baisse de sa note financière, liée à celui qui pèse sur la dette de son actionnaire à 87%, l'Etat.

En avril, l'agence Standard & Poor's a menacé de dégrader la note à long terme d'Areva de BB+ à BBB- avec perspective négative. L'entreprise n'a pu y échapper que grâce à l'implication estimée « très forte » de l'Etat français, dont la note est, peut-être plus pour longtemps, AAA. Areva reste « sous surveillance », mais qu'adviendrait-il si la France à son tour était dégradée ?

En août, l'agence a de nouveau menacé d'abaisser cette note si l'entreprise ne faisait pas des efforts importants pour se désendetter. C'est en partie ce à quoi a tenté de répondre Luc Oursel, qui doit attendre avec impatience la réaction de l'agence de notation, dont la pression sur plusieurs pays de la zone euro maintient les marchés en haleine.

Le même nombre de réacteurs qu'en 1989

Mycle Schneider, expert indépendant sur l'énergie nucléaire, qui a repéré cette information passée inaperçue, observe depuis longtemps la stratégie d'Areva :

« La dynamique du déclin financier a démarré il y a des années, mais, dans la lignée de ce qu'a déclaré Hans Blix, l'ancien patron de l'AIEA pour qui Fukushima n'est qu'un “accident de parcours”, Areva est dans le déni.

Lauvergeon avait basé sa stratégie sur une hypothétique “renaissance du nucléaire”, dont j'observe depuis 1992 qu'elle n'a jamais existé.

Il y a aujourd'hui pratiquement le même nombre de réacteurs en service dans le monde qu'en 1989 (428 contre 424), et encore, sans compter ceux au Japon – hors les dix de Fukushima – qui sont arrêtés et ne repartiront probablement pas. »

La question qui se pose pour Areva, entreprise créée il y a dix ans, est celle de la viabilité économique de long terme : si son cœur de métier, la construction de centrales et la fourniture de combustible nucléaire, devenait un secteur du passé, quel avenir pour ce « géant » qui devait conquérir le monde ?

Le démantèlement , encore un tabou

Pour Gilles Le Blanc, économiste et blogueur à Rue89, deux options semblent s'offrir à Areva :

« Si l'histoire l'amène à se concentrer sur le seul marché français, dans ce cas les avantages d'une entreprise sur une administration ne sont plus évidents ; si elle est une entreprise qui ne peut encaisser de lourdes pertes, elle devrait développer une autre spécialité, le démantèlement des centrales.

Mais cela reviendrait à admettre que le nucléaire n'est pas si durable que ça, et c'est encore un tabou. »

En se plongeant, pour Rue89, dans les informations disponibles sur l'endettement d'Areva, l'économiste trouve qu'il y a des zones de flou : les besoins de refinancement de la dette, qui s'élèvent à 5 milliards d'euros, baisseront-ils dès 2013 ou seulement en 2016 ? Ce qui renvoie à la question de la notation financière par Standard & Poor's, précise Gilles Le Blanc :

« Pour l'instant, l'Etat encaisse les pertes en abaissant la valeur des fonds propres. C'est une perte pour le patrimoine national, mais qui ne se répercute pas encore sur le budget de l'Etat.

Mais si la France voyait sa note à son tour dégradée, cela fragiliserait Areva, et renchérirait le coût de son refinancement auprès des banques. Une autre option serait d'ouvrir le capital aux étrangers, ce qui a toujours été refusé jusqu'ici. »

Le risque de perdre des savoir-faire

On le voit, être un géant du nucléaire de droit privé dans les mains d'un Etat endetté et alors qu'une échéance électorale cruciale approche, est une situation particulièrement compliquée. S'immisçant indirectement dans la campagne, Standard & Poor's a déjà fait connaître les « implications négatives significatives » que ferait courir l'accord entre le Parti socialiste et Europe Ecologie - Les Verts (EELV).

En réduisant ses effectifs, pour se désendetter à court terme, Areva s'engage dans une stratégie qui pourrait lui être nuisible à long terme : dans l'urgence de ne pas voir sa note financière se dégrader, l'entreprise risque de perdre des savoir-faire, tout en retardant l'investissement sur des secteurs d'avenir et/ou le démantèlement.

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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