Conseils de Démosthène à François Hollande

Publié le 20 Décembre 2011

 

Tribune 20/12/2011 
Auteur   Michel Erman
Universitaire
 

Cher François Hollande,


Buste en marbre représentant Démosthène, copié d'un bronze de Polyeuctos, Louvre (Eric Gaba/Wikimedia Commons/CC)

Je vous écris de loin. De ce monde athénien du IVe siècle avant J.-C. où la rhétorique est consubstantielle à la démocratie. Je prends cette liberté car je sais qu'en politique, vous et moi, nous avons bien des choses en commun dont la passion de la liberté et de la sincérité. Nous partageons aussi une même prédilection pour la normalité dans les comportements et un même goût pour la parole parce que nous savons que, dans l'art de persuader, les mots sont des actes.

Et puis, en dépit de mes talents reconnus d'orateur, les poètes comiques de mon époque n'ont pas toujours été tendres à mon endroit si bien que, comme vous, il m'est arrivé d'être l'objet d'attaques ad personam fort désobligeantes.

« Sarkopiques »

J'ai, moi aussi, dénoncé les égoïsmes des riches citoyens et, surtout, l'impéritie du gouvernement athénien envers les menées hégémoniques de Philippe II de Macédoine. Mes célèbres « Philippiques » seraient-elles comparables à vos « Sarkopiques » ? Rien n'est moins sûr !

En dépit des sondages qui vous donnent vainqueur, je crains, en effet, que votre parole n'ait pas encore trouvé son efficace. En d'autres termes, les sondages ne mesurent ni votre charisme ni votre détermination.

Avec votre lyrisme nourri de figures polémiques et d'ironie pour disqualifier l'adversaire, telle cette flèche décochée à l'actuel Président : « Il avait promis l'impossible, nous avons eu l'invraisemblable. Il avait annoncé la rupture, c'est sa seule réussite ! », vous voudriez que Mitterrand perce sous Hollande. Alors que la situation économique et politique appelle un De Gaulle !

Comme François Mitterrand, en 1981, vous qualifiez le président sortant d'homme du passif en songeant au chômage ou à l'insécurité. On pressent le sophisme, vous le savez bien, car quelles propositions la gauche a-t-elle faites depuis cinq ans sur ces sujets ?

Comme François Mitterrand, vous usez à plein régime de l'expression « il faut » suivie de propositions qui postulent ce qu'il faut prouver. On soupçonne le projet dissocié de l'action. Pardon de vous le dire, en procédant ainsi vous posez des principes mais vous ne faîtes que pétitionner !

Marketing politique

Votre éloquence déclamatoire cultive souvent l'art de l'oxymore ou encore celui de dire sans énoncer clairement. Comme récemment, lors d'une visite à l'usine Eolane, en Bourgogne, où vous avez prôné le « patriotisme industriel » en même temps que le refus du « repli sur soi ».

Vous pensez peut-être exprimer là la bonne mesure, comme le dirait mon confrère Aristote, mais vous ne faites que récuser sans affirmer. Vous vous appuyez sur les opinions afin de les infléchir en votre faveur : vous voulez amener les gens à croire que votre vision des choses est, en fait, la leur ; ce qui vous dispense d'argumenter.

Car, soyons honnêtes, c'est bien vers cette posture d'identification, augmentée de ce qu'il faut d'émotion, que tend la parole politique dans la compétition présidentielle – en cela, 2007 fut exemplaire ! Ce que, dans votre siècle marchand, l'on appelle le marketing politique…

A l'heure de la crise que connaît la zone euro, la parole politique ne peut plus servir à ménager les susceptibilités ou à cultiver les compromis, les électeurs n'y verraient que clientélisme ou indécision. Ainsi parler de « polyphonie » pour éviter de condamner les invectives germanophobes de certains de vos amis fut du plus mauvais effet.

Oubliez les oxymores, cultivez les paradoxes

Certes, Aristote, encore, eût apprécié à sa juste valeur votre euphémisme poétique, mais vous savez bien qu'en politique l'embarras n'est pas soluble dans la culture. Pour ma part, quand la situation d'Athènes est devenue critique, j'étais à la tête du parti de la résistance, j'ai proposé d'attaquer le Macédonien, au mépris des opinions dilatoires des autres rhéteurs, en me servant de la figure du paradoxe qui fit mouche :

« Prenez garde qu'en cherchant à éviter la guerre, vous ne trouviez que la servitude. »

Et, paradoxe pour paradoxe, je recueillis les éloges de notre adversaire : Philippe II en personne déclara qu'il m'approuvait et que s'il l'avait pu, il m'aurait nommé général dans son armée. Oubliez les oxymores, cultivez les paradoxes. Croyez-en mon expérience, cette figure vous permettra de poser un constat sur la crise, indépendamment des opinions partisanes de ceux qui vous soutiennent. C'est à ce prix que vous serez convaincant car, pour l'heure, bien des gens pensent – injustement mais c'est ainsi – que vous cherchez à minimiser la crise.

Toutefois, dans une élection présidentielle, convaincre en qualifiant les faits n'est pas tout, il faut aussi persuader pour être légitime. Autrement dit, pour incarner la fonction, il vous faut être ce que vous aspirez à devenir en symbolisant l'idéal des électeurs, à la manière d'un grand acteur. N'oubliez pas que nous, les Grecs, avons inventé la démocratie mais aussi le théâtre.

Sarkozy le berger, Hollande le tisserand

Nicolas Sarkozy est en train de revêtir les habits – abandonnés par DSK – du protecteur et du sauveur. Vous ne sauriez rivaliser avec cette figure qui ne correspond guère à votre tempérament ? Relevez le défi, mais soyez celui qui tisse les habits avant de les porter. Comme vous le savez, mon maître, Platon, divisait la fonction gouvernementale en deux figures :

  • d'un côté, le berger qui prend soin de son troupeau et représente l'unité de la cité ;
  • de l'autre, le tisserand qui en construit la trame et chercher à unir les vertus et les opinions opposées.

Le président sortant incarne sans conteste la première. A vous d'incarner la seconde en osant le tranchant des mots, non pas pour cliver mais pour rassembler. Enfin je voulais vous livrer cette phrase :

« Le caractère, vertu des temps difficiles. »

Elle est d'un stratège au grand talent oratoire devenu président de la République. En confidence, je crois qu'il fut de mes lecteurs : Charles de Gaulle.

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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