Contre le libéralisme, la puissance littéraire de Cendrey

Publié le 30 Décembre 2009

Couverture de "Honecker 21", de Jean-Yves CendreyIl n'est jamais trop tard pour bien faire : c'est ce qu'expliquait Jean-Yves Cendrey lors de la dernière rentrée littéraire. Un de ces livres qui, en fiction, règlent son compte au libéralisme.

Vous connaissez peut-être Jean-Yves Cendrey et son travail « Sans Dieu ni maître », vous avez peut-être lu sur Rue89 défendant Marie NDiaye, prix Goncourt 2009 attaquée par l'UMP Eric Raoult. Il parle ici de son dernier livre : « Honecker 21 ». Honecker pour Berlin, 21 pour notre siècle. Le reste pour la rage.

Depuis « Les Jouets vivants » (2005), Jean-Yves Cendrey réalise un « travail d'autobiographie radicale, qui n'épargne personne ». La tétralogie que forme ce livre avec « Les Jouissances du remord » (2007), « Corps ensaignant » (co-écrit avec sa compagne Marie NDiaye, 2007) et « La maison ne fait plus crédit » est certes un travail autofictionnel, mais à l'anglo-saxonne : l'autofiction d'une société, pas d'un romancier.

Cendrey n'épargne rien à ses personnages et ne s'épargne pas non plus. Proposant à la fois radicalité et pragmatisme, gravité et bon sens. On aime et on cautionne son travail, parce qu'il envisage les livres comme des armes, les écrit le couteau à la main, le cœur devant les yeux.

« Honecker 21 », fiction d'un couple et fiction d'un système

Après être passé de P.O.L à L'Olivier, Cendrey a de nouveau changé s'éditeur (Actes sud). Et de braquet : « Honecker 21 » concerne quelqu'un d'autre, concerne tout le monde. C'est la fiction d'un couple (Matthias Honecker et sa femme Turid Köppen) et celle d'un système (le libéralisme).

Honecker a un boulot « assez immoral, malheureusement si bien rémunéré qu'il interdit d'avoir une conscience ». Cadre dans la téléphonie mobile, assez inapte à la décision, il est coincé entre la bureaucratie, la tyrannie de l'économie, le laxisme relationnel et le désengagement.

Son épouse est à l'opposé : une belle intellectuelle, critique de théâtre assez médiatique. C'est même elle qui choisit les lectures de son mari , car « elle ne voudrait pas d'un ignare dans sa vie ».

La particularité d'Honecker, c'est de toujours « tomber sur le mauvais numéro », que ce soit pour une machine, un grille-pain, ou un service après-vente -pour l'auteur, son livre est aussi le « roman du service après-vente ».

Attiré par une sourde-muette, grasse et molle

Et voilà que, sommé de participer à un réveillon d'entreprise alors qu'il est en pleine crise de couple et que son épouse est enceinte, une seconde voie s'ouvre pour Honecker : il est attiré par une sourde-muette, grasse et molle, un « corps à l'état d'ébauche » semblable à ceux de ses « rêves embrouillés, contradictoires et vénéneux ».

De quoi faire de lui « un mystère, voilà qui était autrement tentant que de rester un papa salarié et gentil compagnon, un ready-made évent ». « Honecker 21 » est l'histoire d« un homme qui choisit de s'extraire du système plutôt que de le combattre.

Pourtant, Honecker va devenir dangereux, prédateur. Et le livre, s'ouvrant sur une défaite, devient l'échappée d'un prédateur vers la fin de sa propre existence. Au passage, Cendrey dégomme. (Voir la vidéo)


Cette déglingue qui humanise la vie d'Honecker est un écho à celle qui dématérialise nos vies dans le monde du libéralisme post-moderne. Cendrey poursuit son travail littéraire de destruction de l'homme faible, privilégiant les moutons enragés et raisonnés.

“La rue berlinoise ne devrait pas s'érotiser de sitôt”

Le roman se situe pour beaucoup à Berlin, un ville que Cendrey connaît depuis vingt ans, et habite à nouveau depuis 2007 avec son épouse Marie NDiaye. Il avoue avoir “une histoire compliquée” avec cette capitale qui, comme toute ville européenne, a aussi porté le racisme, la violence, et porte à présent “le tourisme de l'horreur” en réhabilitant des lieux phares du nazisme (voir la vidéo intégrale de l'entretien ).

Paru en même temps que “Slumberland” de Paul Beatty, “Honecker 21” joue évidemment sur un autre registre, mais rend aussi ses hommage à l'âme berlinoise :

“La Berlinoise de la rue ne doit toujours avoir droit qu'à des regards de poisson, au mieux ou au pire à un regard de nounours. Elle n'est sans doute pas née la passante de Kreuzberg qui s'entendra dire Ciao Bella ! et haussera les épaules en riant de la sottise des garçons.

La rue berlinoise ne devrait pas s'érotiser de sitôt. Elle est trop libre, paisible et sans façon pour s'émouvoir. Il y a ici une sérénité féminine très rare de par le monde, qui n'est encore que plaisante mais pourrait un jour tourner à la grâce.” (Voir la vidéo)


Le livre n'a pas de chapitre 20. On passe du 19 au 21 car “ il

y a un trou dans sa vie ”. Un Honecker qui, ici, est autant écrit qu'épié par l'écrivain. Le livre témoigne d'un raffinement supplémentaire, accentuant la distance entre l'auteur et son personnage, offrant au premier plus d'amplitude pour faire de son roman une force centrifugeuse.

Une profonde confiance en la puissance romanesque

Lyrisme, rage, profonde confiance en la puissance romanesque : voici que Cendrey se rapproche des terrains de Régis Jauffret et de Richard Morgièvre. Tout en étant encore plus Cendrey. (Voir la vidéo)



Honecker 21 de Jean-Yves Cendrey - éd. Actes Sud - 224p. - 18.50€

Dans la vidéo intégrale de l'entretien, enregistrée à Paris en septembre, Jean-Yves Cendrey évoque plus en détail l'idée de “ roman de l'après-vente ” et du libéralisme, de son histoire d'amour avec Berlin, de Berlin ville d'accueil européenne, du “ tourisme de l'horreur ”, de la rage comme moteur, mais aussi du contrôle des fumeurs…

 

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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