Dans la tête des économistes français : des idées de gauche

Publié le 13 Novembre 2009

Par Pascal Riché | Rue89

"Economisez 12 milliards pour la dette de la Nation?" devant la Bourse de New York le 28 ocotobre (Chip East/Reuters)

  • Au départ, c'est une bonne idée, empruntée outre-atlantique : sonder les économistes français pour déterminer quels sont les sujets qui, entre eux, font l'objet d'un consensus, et quels sont ceux qui les divisent.
  • Deux professeurs de Sciences Po, Etienne Wasmer (blogueur occasionnel sur Eco89) et Thierry Mayer se sont donc attelés à rédiger un questionnaire détaillé : les économistes sont invités à donner leur degré d'adhésion (de « tout à fait en désaccord » à « tout à fait d'accord ») à 82 affirmations. Eco89 est partenaire de l'opération.
  • Puis nos deux économistes ont présenté pendant quinze jours le questionnaire sur le site du CodiceAssociation française de science économique à y répondre. Entretemps, quelques économistes de la blogosphère s'en sont mêlés, ouvrant une polémique sur le sens d'une telle initiative. (l'organisme du gouvernement visant à élever la culture économique) et invité les membres de l'
  • Favorables à la nationalisation des banques et à la légalisation du cannabis

  • Présentés ce vendredi matin à Lyon, lors des Journées de l'économie, les résultats de cette enquête -la première du genre en France- ne sont pas sans intérêt.
  • En moyenne, les 305 économistes français interrogés sont plutôt de gauche. On croirait, à lire leurs réponses, s'être perdu dans les travées d'une université d'été du PS.
  • Ils sont pour une régulation externe du marché, jusqu'à pencher pour une nationalisation du secteur bancaire. Ils trouvent Bruxelles un peu trop rigide sur les aides de l'Etat, mais restent toutefois opposés au protectionnisme. Voici quelques exemples de leurs réponses :
  • 46% (contre 39%) pensent que « l'Etat devrait nationaliser tout ou partie du secteur bancaire français afin de garantir la stabilité du secteur en France ».

  • 49% (contre 43%) pensent que « les 35 heures ont été bénéfiques à l'emploi ».

  • 51% (contre 32%) pensent que la politique de la concurrence européenne devrait être plus souple vis-à-vis des aides d'Etat.

  • 57% (contre 28%) ne partagent pas l'idée que « le protectionnisme est un moyen efficace pour réduire les inégalités de revenu sur le marché du travail français »

  • Autre réponse amusante :
  • 45% (contre 29%) pensent qu'« il faut légaliser le cannabis afin d'éviter une hausse des prix qui développerait les activités criminelles et les bandes organisées ».

  • La relance keynésienne ne leur fait pas peur : seulement 18% d'entre eux trouvent dangereuse une relance qui se traduit par un déficit de plus de 5% du PIB. Ils rêvent d'une politique budgétaire coordonnée au niveau de la zone euro (80% contre 19%).
  • On découvre, surprise, qu'il n'y a pas moins de divergences parmi eux sur les sujets microéconomiques que sur les sujets macroéconomiques. Certains sujets inattendus font l'objet d'opinions très divisées : l'éducation, par exemple.
  • Enfin, il existe un très fort consensus entre les 305 répondants sur les questions d'environnement, de redistribution fiscale et de la place du dollar. Ainsi, les économistes sont quasi-unanimement favorables à la suppression des « niches » fiscales, en faveur de l'application du protocole de Kyoto, ou hostiles à ce que le dollar reste la monnaie de référence.
  • Les questions qui divisent, en revanche, portent sur le degré de régulation du marché, la mondialisation, le marché du travail et l'éducation.
  • Détail qui ne surprendra pas, les maîtres de conférence, chargés de recherche et professeurs du secondaire sont bien moins favorables au marché et à sa main invisible que les professeurs d'université et directeurs de recherche.
  • Ces derniers, par exemple, sont majoritairement défavorables la nationalisation des banques (56%), à la différence des premiers (seulement 29% y sont hostiles). Comme souvent, les convictions des économistes sont aussi liées à leur position sociale.
  • Etienne Wasmer met en garde contre toute interprétation abusive de l'enquête : d'abord, ce n'est pas un sondage représentatif ; ensuite, il ne s'agit pas de dessiner un chimérique « consensus des économistes », mais plus modestement de repérer quelles sont les questions qui soulèvent le plus de divergences :
  • « On ne peut utiliser cette enquête pour en déduire ce que pensent les économistes, ou bien pour déterminer où en est le “savoir” économique. Si je veux avoir par exemple une idée concernant l'état de la réflexion sur les effets du salaire minimum sur l'emploi, je ne vais pas consulter les résultats du sondage : je vais me plonger dans les derniers travaux de recherche sur la question. »

  • « Raveaud est un con »

  • Ce que cette enquête a aussi révélé, involontairement, c'est que le débat économique reste en France un terrain propice aux passions idéologiques. Les deux chercheurs ont reçu des e-mails rageurs, leur prêtant de multiples arrières-pensées. Un chercheur trouvait par exemple honteux que l'on pût avoir l'idée de poser une question concernant les effets du salaire minimum sur l'emploi !
  • Le 7 octobre, la polémique prend un tour plus passionnel lorsqu'un blogueur, Gilles Raveaud, maître de conférence à Paris VIII, brocarde l'initiative de Wasmer et Mayer sur le site d'Alternatives économiques :
  • « La lecture des questions montre que le questionnaire est orienté : par exemple, il y a des questions à propos de l'introduction d'un “chèque
    éducation”, mesure initialement proposée par le très libéral Milton Friedman. »

  • Mais il se garde de citer d'autres questions « orientées » dans l'autre sens. Exemple, celle où il faut donner son degré d'adhésion à la phrase suivante : « il faut augmenter les salaires via le service minimum pour relancer la consommation »…
  • Toujours est-il que Gilles Raveaud appelle tous ses lecteurs « économistes hétérodoxes (ou plus simplement de gauche) » à remplir le questionnaire. Le but : éviter l'instrumentalisation de l'enquête par le pouvoir de droite ! Mais un tel appel ouvre la voie à des réponses plus idéologiques.
  • « Raveaud est un con », commente brutalement Alexandre Delaigue, le blogueur d'Econoclaste, sur son forum le 8 octobre.
  • Le 27 octobre, un autre économiste, Bruno Amable, enfoncera le clou dans une tribune publiée par Libération. Il juge le moment mal choisi pour lancer cette enquête (les économistes étant selon lui discrédités par la crise). Et il juge dangereux de chercher à dessiner des consensus :
  • « Le consensus peut donc être oppressant lorsqu'il est une issue politique à une controverse scientifique et un instrument politique d'intimidation des scientifiques. »

  • En bons économistes, Wasmer et Mayer se sont amusés à traduire sous forme de courbe l'effet de l'appel lancé par Raveaud (première verticale). On constate que les réponses pro-régulation (rouges) s'accroissent pendant quelques jours. Lorsque les auteurs adressent une note de rappel aux adhérents de l'Association française de science économique, le 13 octobre (seconde verticale), la courbe retourne à son ancien étiage :

L'évolution des réponses

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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