Dépénalisation du cannabis : l'Amérique avance, Libé recule

Publié le 29 Octobre 2009

Etude sur du cannabis thérapeutique en Israël le 27 août (Amir Cohen/Reuters)

C'est une petite annonce qui a suscité de nombreuses vocations. Le journal alternatif Denver Westword recrute un critique cannabique :

« Est-ce que votre santé nécessite la prise de cannabis ? Avez-vous des facilités à écrire ? Si c'est le cas, Westword a besoin de vous pour rejoindre les rangs de nos critiques des dispensaires de marijuana. »

Ne vous précipitez pas, plus de 100 candidatures ont été reçues et les inscriptions sont fermées. Le boulot était tentant : visiter une fois par semaine l'un des dispensaires de cannabis thérapeutique du Colorado et en faire un compte-rendu. Mais attention, il fallait impérativement être armé d'une ordonnance en bonne et due forme.

Comme treize autres états américains, le Colorado autorise certains malades à se soigner en recourant au cannabis, en particulier les malades du sida, les cancéreux en chimiothérapie, les personnes atteintes de glaucomes, de sclérose en plaques, de la maladie de Parkinson…

En Californie, la loi l'autorise depuis 1996. Résultat, en 2007, on comptait près de 200 dispensaires rien qu'à Los Angeles. Autant dire que tous les clients ne sont pas vraiment des malades et que l'ensemble du système s'apparente de plus en plus à une vaste dépénalisation de fait de la consommation.

Qui semble recevoir l'approbation tacite de l'administration Obama. Alors qu'une proposition de loi a été présentée à l'Assemblée de Californie pour légaliser et taxer le commerce de marijuana, l'Etat fédéral Obama a demandé lundi à ses procureurs de ne plus poursuivre les patients et dispensaires dans les Etats ayant légalisé cette pratique, mettant un terme à des années de bras de fer. Pour les partisans de la dépénalisation, la Cannafornie, l'un des principaux producteurs mondiaux de marijuana, fait désormais figure de nirvana.

Laurent Joffrin s'abreuve chez Sarkozy

Une évolution qui semble avoir échappé à Laurent Joffrin, de Libération, où j'ai signé quelques articles sur la question, y compris sous ses ordres. Dans le journal qui a publié en 1976 l'appel du 18 joint pour la légalisation du cannabis, le directeur de la rédaction signait ce lundi un édito pour le moins surprenant :

« Solution simple et, pour ainsi dire, de facilité : on légalise. […] Encore faut-il évaluer les conséquences probables d'une politique aussi libérale. Les pays qui sont allés dans cette direction, Espagne ou Pays-Bas, ne sont guère enthousiastes. Ils tendent même à revenir en arrière. »

Je vous passe les autres arguments amenant à la conclusion qu'il ne faut surtout rien changer à l'idyllique prohibition actuelle, qui fait de la France l'un des seuls pays européens où le fait de fumer un joint reste passable de prison mais également le deuxième consommateur de cannabis en Europe. Preuve que tout fonctionne.

On peut s'étonner qu'au moment où même le PS avance sur cette question, un édito de Libé puise son argumentaire dans les propositions de campagne de Sarkozy de 2007 :

« Partout où la drogue a été légalisée, demandez donc aux Pays-Bas et en Espagne, ce fut une catastrophe. »

Ensuite, il est utile de rappeler que personne aux Pays-Bas ne remet en cause la politique de séparation des marchés (des drogues douces et dures) puisqu'elle semble porter ses fruits : les Pays-Bas sont l'un des pays européens où l'on fume le moins de cannabis. (source OEDT)

Consomation de cannabis en Europe (OEDT)

(Cliquer sur l'image pour voir le graphique en plein écran)

Et si les autorités songent effectivement à modifier la loi, c'est parce que les jeunes Allemands, Belges ou Français envahissent les coffee shops néerlandais tous les week-ends.

Sous la pression de leurs voisins, notamment français, les autorités envisagent donc de réserver les coffees aux seuls Néerlandais. La même proposition de loi envisage de les autoriser à conserver de plus importantes quantités de cannabis. On est donc très loin du rétropédalage décrit par Joffrin et Sarkozy.

Quant à l'Espagne, à moins qu'une information m'ait échappé, aucun changement de la politique actuelle de grande tolérance ne semble envisagé. Et pourquoi avoir choisi ces deux seuls pays alors que le Portugal, par exemple, va plus lois et est le seul pays à avoir dépénalisé par la loi. Que cet été, le Mexique et l'Argentine ont, à des degrés divers, dépénalisé. Que le Danemark réfléchit à l'ouverture de coffee shops. Ou enfin que l'Union européenne, dans un rapport officiel rendu public en mars 2009, rappelait :

« La prohibition des drogues a provoqué des dégâts involontaires importants, dont beaucoup étaient prévisibles. »

Bref, si il y a une tendance actuelle et des enseignements à tirer des expériences étrangères, ils ne vont pas vraiment dans le sens de la prohibition. Mais pour s'en rendre compte, comme l'écrit fort justement Laurent Joffrin, il aurait fallu sortir du « débat simpliste » et « éviter le yin et le yang des poncifs libertaires ou sécuritaires ».

 

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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