Ecole : « La France est le pays où l'origine sociale pèse le plus »

Publié le 7 Janvier 2010

un cachier

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Faut-il imposer des « objectifs » ou des « quotas » de boursiers dans les effectifs des grandes écoles ? Peu importe, répond le sociologue Christian Baudelot, spécialiste des questions d'éducation : à ce niveau d'étude, il est déjà trop tard.

Le gouvernement, le médiatique patron de Sciences Po et la Conférence des grandes écoles (CGE) se chiffonnent depuis hier sur les quotas de boursiers à caser dans les plus prestigieux établissements de France. 30% dit le gouvernement. On n'en veut pas de vos pauvres, affirme la CGE, qui :

« désapprouve de manière générale la notion de “quotas” et réaffirme que les niveaux de concours doivent être les mêmes pour tous. »

L'association d'élite (écoles de commerce, d'ingénieur, etc.) recommande le tutorat, prétextant une possible « baisse du niveau moyen » dans ses précieuses pépinières si on force l'entrée des boursiers. Ils représentent pour l'instant 11% des effectifs à Polytechnique, 20% dans les écoles de commerce (dont seulement 12% à HEC et à l'Essec).

Furieux, Richard Descoings, qui depuis 2001 à la tête de Sciences Po a créé des voies d'entrée parallèles pour les élèves défavorisés, en fait une affaire personnelle. « C'est la réaction antisociale dans toute sa franchise ! » contre-attaque-t-il dans Le Monde :

« L'intelligence, la curiosité intellectuelle, la capacité de travail seraient donc l'apanage des “riches”… puisque faire une place aux élèves boursiers, c'est-à-dire aux classes populaires et au bas des classes moyennes, ferait “baisser le niveau”. »

Même chanson chez Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l'égalité des chances :

« Les pauvres ne menacent pas la qualité de nos écoles et des élèves qui en sortent, c'est absolument scandaleux de le dire. »

De son côté, le ministre de l'Education nationale Luc Chatel s'est dit « profondément choqué » par la position de la Conférence des grandes écoles.

« Il y a un prédéterminisme social dans notre pays […] On ne peut pas continuer comme ça. Et le seul moyen de l'imposer, c'est effectivement de mettre en place les quotas dans les classes préparatoires d'abord. »

Le sociologue Christian Baudelot, auteur de nombreux ouvrages sur la question de la ségrégation scolaire (envers les élèves défavorisés et les filles en particulier), déplore que la question de la démocratisation de l'enseignement se pose toujours dans les grandes écoles et pas pendant l'enfance.

Que pensez-vous d'un quota de boursiers dans les grandes écoles ? Faut-il l'imposer et à quel niveau ?

C'est prendre le problème à l'envers. Il est très important de démocratiser l'école, mais en commençant par l'école primaire, après ça suivra. Il faut arriver à une école juste, socialement. Or, actuellement, elle ne l'est pas du tout.

La France est le pays où l'origine sociale exerce la plus grande importance dans la réussite scolaire des enfants. Ce n'est pas en s'attaquant en bout de course au supérieur, au moment où les choix sont déjà faits, qu'on va changer les choses.

Comment démocratiser l'école primaire ?

Il faut changer la pédagogie pour arrêter de tout donner aux héritiers. Pour moi l'essentiel est là. Un certain nombre de pays ont réussi beaucoup mieux que nous. Il faut cesser de considérer que les élèves sont nuls et faire en sorte qu'on arrête de considérer l'enseignement, dès le CP, comme une machine à sélectionner les futurs élèves de Polytechnique. Il faut cesser de faire redoubler les élèves. Toutes les études montrent que le redoublement est injuste socialement et pénalisant sur le plan scolaire. Les enfants qui ont redoublé prennent du retard et n'ont pas de meilleurs résultats.

Il n'y aurait donc pas de problème spécifique aux grandes écoles ?

Les grandes écoles sont les seules institutions qui n'ont pas augmenté leurs effectifs. Déjà on pourrait commencer par là. Les universités ont multiplié par six ou sept le nombre d'étudiants, Sciences Po a doublé en très peu de temps. Ni l'Ecole normale supérieure, ni HEC, ni Polytechnique n'ont fait de même.

La première mesure à prendre avant de s'occuper des boursiers, c'est de multiplier par deux ou par trois les effectifs des grandes écoles. Déjà, ça ferait un appel d'air.

Discuter sur le nombre de boursiers, ça fait le buzz médiatique et une fois de plus, on parle des grandes écoles. Mais c'est le dernier endroit où il faut en parler, puisque tout est déjà joué à ce niveau-là.

Il y a tout de même un point dans le texte de la commission des grandes écoles qui attire l'attention : s'il y avait plus de boursiers, le niveau baisserait. Qu'en pensez-vous ?

L'argument de la baisse de niveau est un vieux fantôme qui ressort sans cesse. S'il y a bien un endroit où le niveau ne baisse pas, c'est dans les grandes écoles. Il ne cesse de monter. Qu'on ne me tienne pas ce discours-là. C'est ce qu'on dit quand on n'a plus rien à dire.

Cet argument cache la défense des intérêts corporatistes, de l'école de papa, de l'entre-soi. Je partage entièrement le point de vue qu'a développé Richard Descoings, en traitant les autres de réactionnaires. A l'école primaire et au collège par contre, la baisse de niveau est une réalité.

Que pensez-vous des initiatives de Richard Descoings à Sciences Po ?

J'en suis un partisan farouche. Il a montré la
voie et transformé Sciences po en université moderne et de masse. Une
université qui forme toujours l'élite, mais en élargissant et en
diversifiant le recrutement. Comme personne ne faisait rien, on a pensé
un moment que l'action qu'il a menée allait être suivie d'effets par
les autres grandes écoles.

 

 

Photo : un cahier (E-magic/Flickr)

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Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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