Égypte : confusion dans les rues du Caire, désertées par la police

Publié le 30 Janvier 2011

Pour faire face aux pillages – fréquents depuis le début des manifestations –, les habitants s'organisent. Reportage.

Des Egyptiens armées de bâtons et de couteaux surveillent leur rue au Caire, le 30 janvier (Mohamed Abd El Ghany/Reuters).

Comme samedi pour son article sur les manifestants de la place Tahrir, la journaliste Marion Guénard, qui vit au Caire, nous a dicté cet article au téléphone, ne pouvant transmettre par Internet, toujours coupé en Egypte.

(Du Caire) Ça devient un rituel, au Caire et en Egypte. A 16 heures, le couvre-feu sonne le glas de la journée. Sous le vrombissement des avions de chasse déchirant le ciel, les gens rentrent tranquillement chez eux, font une halte à l'épicerie du coin dont les rayons sont clairsemés. Déjà, le pain et l'eau tendent à manquer.

Dans la rue Kasr-lel-aini, près du centre-ville, une poignée d'hommes s'organise, munis de bâtons. Ils se préparent pour une longue nuit de veille, la deuxième. Pères de famille, fils, bawabs (concierges) ont défendu samedi soir jusqu'au petit matin le quartier menacé par des bandes de pillards, qui circulent dans la capitale à la faveur du chaos qui y règne, depuis que la police a battu en retraite.

Ahmed, propriétaire d'une petite échoppe de jus de fruits, raconte :

« Ça a chauffé entre 4 heures et 7 heures du matin. Ce sont des prisonniers en fuite qui ont tenté de nous attaquer, de vandaliser nos magasins. Mais nous ne nous sommes pas laissés faire. »

« J'ai appris à faire des cocktails Molotov »

Dans la capitale, plusieurs quartiers portent les stigmates du pillage. A Maadi, une zone résidentielle huppée, plusieurs commerces ont été vidés et leurs vitrines fracassées. Là aussi, la nuit a été longue.

« J'ai appris à faire des cocktails Molotov, moi qui n'ai pas fait l'armée. » Maxence Mirabeau est encore tout étonné. « Avec les habitants du quartier, on a patrouillé toute la nuit. C'est mieux d'être ensemble dehors plutôt que seul et vulnérable à l'intérieur », explique cet expatrié d'une quarantaine d'années.

Egalemment résidente de Maadi, Stéphanie Sicart a vu avec effroi des groupes d'hommes s'en prendre à un grand centre commercial :

« Ils faisaient des allers-retours entre les boutiques et leurs camionnettes et, cartons après cartons, remplissaient leur véhicule. La police avait décampé. Il n'y avait plus personne pour assurer notre sécurité. »

Avant que l'armée n'intervienne enfin. « Pendant deux ou trois heures, j'ai vraiment eu très peur. Heureusement, tout le monde a été très solidaire. »

Même scène de confusion à Heliopolis, un autre quartier chic de la capitale. Hicham el-Batrawi, la cinquantaine, raconte :

« Nous avons fait monter les femmes et les enfants au dernier étage de l'immeuble, c'est plus sûr. Et nous, les hommes, étions en bas avec des armes artisanales, des couteaux, des barres de fer… J'ai dit à ma femme de mettre notre passeport et notre argent dans ses poches. »

« L'insécurité est provoquée »

Selon cet Egyptien, cela ne fait aucun doute :

« Ce sont les habitants des bidonvilles, une jeunesse désœuvrée et désespérée, qui descendent sur le Caire. Mais comment en être sûr ? En ces temps de troubles où l'on ne sait plus qui fait quoi, où l'on ne sait plus qui est qui, où l'on ne sait plus à qui appartient le pouvoir, rien n'est si simple. »

D'après la chaîne qatarie Al Jazeera, plusieurs témoins ont vu des policiers participer aux razzias. C'est également le sentiment de Marc Lavergne, politologue au CNRS détaché au Caire. Selon lui, la stratégie du régime est simple :

« Hosni Moubarak lâche la bride à certains membres de la police pour semer la panique chez les citoyens. Les policiers n'ont pas disparu du jour au lendemain sans ordre de leur ministère. L'insécurité est provoquée. Comme ça, la communauté internationale aura l'impression qu'un pouvoir fort est nécessaire en Egypte. »

Un pillard s'enfuit du siège en feu du parti au pouvoir, le PND, au Caire, le 29 janvier (Yannis Behrakis/Reuters).

 

Photos : des Egyptiens armées de bâtons et de couteaux surveillent leur rue au Caire, le 30 janvier (Mohamed Abd El Ghany/Reuters) ; un pillard s'enfuit du siège en feu du parti au pouvoir, le PND, au Caire, le 29 janvier (Yannis Behrakis/Reuters).

 

Source  Rue89.com

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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