Elections régionales : l'abstention, piège à cons

Publié le 10 Mars 2010

Il y a certainement un tas d'explications sociologiques au phénomène de l'abstention, mais je ne me suis pas donné la peine d'aller les dénicher : je préfère conserver un peu de fraîcheur naïve à mon agacement. Et de toute manière, je ne suis plus aussi convaincu par la sociologie depuis qu'elle s'est arrêtée d'être une science pour devenir « un sport de combat ».

On nous annonce ainsi que quelque chose comme un électeur sur deux pourrait préférer la pêche à la ligne au bureau de vote à l'occasion des régionales ! Ce n'est pas seulement surprenant parce qu'il ne fait pas franchement un temps à taquiner le goujon, mais surtout parce qu'il est de plus en plus rare d'entendre des trucs sensés sur les motivations réelles des abstentionnistes. J'insiste sur « réelles » parce que, pour ce qui est des motivations bidons, on est servi…

Tiens, demandez à n'importe quel boycotteur de scrutin ce qui l'empêche de s'engager et il y a peu de chances pour qu'il vous réponde que, tout bien considéré, la démocratie, ben il n'en a rien foutre. Que son problème est essentiellement de profiter d'un système qui, au final, ne fonctionne pas si mal et de continuer à cultiver tranquillement son jardin - si peu voltairien soit-il.

L'abstentionniste, c'est un gars qui ne trouve pas « son » parti

Non, l'abstentionniste standard préférera expliquer qu'il est tellement écœuré par la politique et les politicards, tellement dégoûté par ce petit monde corrompu au confort financé par les braves gens comme lui, qu'il lui est devenu insupportable de voter.

Car, qu'on n'en doute pas, l'abstentionniste standard est toujours un brave type sincère et honnête balloté par des événements sur lesquels il n'a pas prise. Un brave gars tout simple incapable de sélectionner, dans toute la palette de l'offre politique, un parti qui corresponde à ses aspirations profondes. Avec une variante puisqu'il lui arrive aussi parfois, à notre abstentionniste standard, de justifier son refus de ce Smic démocratique qu'est le vote par l'absence de prise en compte des bulletins blancs. L'absence de respect pour l'expression du rien, quoi…

Mais aux 50% de, hum, citoyens qui envisagent d'ores-et-déjà de ne pas se déplacer les 14 et 21 mars prochains, on a surtout envie de demander s'ils n'en ont pas un peu assez de jouer les victimes sibyllines dont il revient aux instituts de sondage et aux commentateurs de déchiffrer les comportements après dépouillement. Vous savez bien, ces histoires de « message envoyé à la classe politique » bla bla bla… Car si, comme disait Marshall McLuhan, le média est bien le message, l'abstention clame surtout « Je m'en tamponne le coquillard ! ». Ni plus ni moins.

Il y a des candidats pour tout le monde

Examinons un peu la nature et la quantité des listes pour lesquelles un Français se voit proposer de voter. Il y a de tout. Mais vraiment de tout.

  • Vous êtes fascisant et vous pensez que tous vos problèmes sont causés par les étrangers qui viennent vous piquer votre baguette sous le nez ? Il y a des candidats pour vous
  • Vous êtes souverainiste et vous pensez que c'est plutôt de l'Europe que vient le mal ? Il y a des candidats pour vous. Mieux, ils sont présentés sous deux emballages différents, l'un de gauche et l'autre de droite
  • Vous êtes socialiste ? Il y a des candidats
  • Vous êtes socialiste mais vous pensez que le parti socialiste, lui, ne l'est plus ? Il y a des candidats
  • Vous êtes de droite tout court ? Il y a des candidats
  • Vous ne vous êtes même pas rendu compte que le communisme était un terrible échec politique et humain et vous continuez de croire en saint Marx ? Il y a des candidats
  • Vous êtes convaincu que la France ne peut être sauvée que par la collectivisation des moyens de production et la dictature du prolétariat ? Il y a une liste
  • Vous pensez que cette dernière liste s'éloigne tout de même un peu trop de l'orthodoxie trotskiste ? No problemo : il y en a une autre

Ce n'est plus une offre politique, c'est le menu du Nioulaville, mon restaurant chinois favori à Belleville.

Le pouvoir du vote

Mais bon, il semble que ça ne soit pas encore assez, cette possibilité de voter pour transformer, à votre convenance, votre région en paradis d'extrême droite, d'extrême gauche ou d'extrême centre. Parce que figurez-vous que ça marche, que c'est testé, que c'est prouvé. Oui, un pays comme la Suisse peut parfaitement, par les urnes, envoyer un vrai gros message raciste immédiatement suivi d'effet. Tout comme un pays comme le Venezuela peut tout à fait organiser sa ruine morale et économique à coups de bulletins de vote.

Amis abstentionnistes, lorsque vous n'irez pas voter les 14 et 21 mars prochains et lorsque les commentateurs politiques et les instituts de sondage se creuseront, en direct à la télé, le ciboulot pour comprendre pourquoi. Lorsque les têtes de listes s'affronteront sur les plateaux de TF1 et de France 2 pour assurer que votre message a été reçu 5 sur 5. Lorsqu'elles confirmeront, la main sur le cœur, que votre désintérêt pour le processus démocratique est en réalité la marque d'une exigence de davantage de démocratie, sachez que moi, dans mon coin, sans recours à la moindre explication sociologique, je saurais à quoi m'en tenir.

 

 

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Source  Rue89.com

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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