En Suisse, les « freegans » se nourrissent de nos gaspillages

Publié le 2 Janvier 2012

 

Tribune des droits humains 30/12/2011 
Tribune des droits humains"
 

Les « freegans » on choisi de se nourrir avec ce qu'ils glanent dans les poubelles des supermarchés, entre choix éthique et nécessité. Exemple en Suisse.


De la nourriture dans des poubelles à New York (Petrr/Flickr/CC)

« A chaque fois, c'est Noël », lance Miriam assise sur le siège passager. « ça fait une année que je fais de la récup » et je suis toujours autant surpris par la quantité », ajoute Nico alors qu'il positionne sa voiture en marche arrière, le coffre face aux bennes prêt à engloutir les kilos de nourriture jetés par le supermarché.


Le fruit de la récup (Fabrice Praz)

On est en plein mois d'octobre, la nuit est déjà bien avancée dans cette petite ville de Suisse romande. L'air est glacial. Mais pas le temps de se refroidir, le petit groupe de cinq personnes part à l'assaut des poubelles dans une étrange harmonie.

Nico assure :

« On est des habitués. Moi, je me nourris uniquement de cette façon depuis des mois ».

Une fois par semaine, le groupe fait la tournée de leurs différents « spots » pour récupérer légumes, fruits et autres produits laitiers. En toute légalité si les containers se trouvent sur la voie publique. Pour le pain, ils préfèrent se ravitailler dans une grande boulangerie du coin qui leur donne les invendus.

« Il y en a tellement qu'on les congèle pour le reste de la semaine. »

Ils sont tous « freegans », un concept né à New- York au tournant du millénaire. Une simple contraction de « free » (libre/gratuit) et de « vegan » (végétalien).

Plutôt que de freeganisme, déchétarisme et autre glanage alimentaire inventés par les médias, le groupe préfère parler simplement de récup'. Un mode de consommation qui consiste à se nourrir en récupérant les aliments consommables dans les poubelles de supermarchés.

Mais au-delà du choix éthique - lutter contre le gaspillage de notre société de surconsommation-, cette descente hebdomadaire dans les poubelles est une nécessité pour la petite équipe. Un véritable moyen de subsistance, dû à un constat sans appel : ils ne pourraient pas s'offrir une telle quantité de nourriture en passant par la caisse enregistreuse.

« Au début je trouvais ça dégoûtant »

Loin des gratte-ciels de Manhattan, la cueillette avance. Malgré l'heure tardive, des fenêtres s'éclairent dans la barre d'immeuble voisine. Des têtes apparaissent, sûrement des curieux attirés par le jeu de lumière des lampes de poche.

« La première fois que mes amis m'ont parlé de la récup », j'ai plutôt trouvé ça dégoûtant », confie Miriam avant d'inciser d'une main d'experte un sac-poubelle noir. Un tas de tomates s'en échappe, une bonne pioche.

« Mais ce que je craignais le plus au début, c'est que quelqu'un vienne me taper sur l'épaule et m'accuse de faire quelque chose de mal. Je crois que ça doit être mon éducation ! »

Aujourd'hui, finie l'appréhension : Miriam replonge en toute quiétude dans un autre container. Car si parfois des rencontres nocturnes se produisent, elles se passent plutôt bien.

Tout en scrutant un brocoli douteux, Nico raconte :

« Les gens sont surpris au premier abord. Mais après ils comprennent. Ils ont surtout peur qu'on s'intoxique ».

Si le régime « freegan » semble enfreindre les règles de base en matière d'hygiène alimentaire, les glaneurs s'en remettent à leur bon sens. Devant l'abondance de produits, la sélection est impitoyable. La viande et le poisson sont automatiquement écartés. Les moindres traces de pourritures sur des légumes ou des fruits les condamnent.

Pour Miriam :

« Le seul désavantage de ce régime, c'est que parfois on est obligé de se nourrir de produits non-bio ».

Les cagettes en plastique commencent à se remplir de briques de lait, d'oeufs, de café, de pizzas, de brioches, de pommes de terre…La quantité est impressionnante. Les poubelles débordent de denrées comestibles.

Si certains aliments ont légèrement dépassé la date de péremption, d'autres ont été à peine touchés, sûrement jetés car ils n'étaient plus esthétiquement présentables. La plupart sont ainsi passés directement de l'étalage réfrigéré aux ordures. Soit une masse d'invendus considérables.

« Un gaspillage qui fait mal au cœur »

En Suisse, cette gabegie s'élèverait à 250000 tonnes par an. Une réalité insoutenable pour les freegans. Miriam :

« C'est un tel gaspillage au regard de ceux qui ont travaillé dur pour produire ces aliments. Ça me fait mal au cœur. Je préfère me nourrir dans les poubelles que voir partir cette nourriture dans les centrales d'incinérations ».



Les têtes plongent de plus en plus profondément dans le ventre des containers, une main gantée agrippée au rebord et l'autre qui ausculte les profondeurs. L'équilibre est instable. Parfois, il faut intervenir pour extraire un plongeur trop aventureux.

Les minutes passent. Des sacs-poubelles à moitié vide tapissent le bitume. Les premières cagettes sont minutieusement chargées dans le coffre. Il faut être stratégique, la masse à ranger s'annonce conséquente.

« Ils cadenassent leurs poubelles »

Une fois que les quatre containers ont livré tous leurs secrets, les sacs poubelles éventrés sont soigneusement refermés puis remis dans les bennes. Par discrétion, plus que par manie :

« Si les propriétaires découvrent qu'on opère dans leur magasin, ils cadenassent immédiatement leurs poubelles. On a déjà perdu plusieurs spots ces derniers temps ».


Les lampes frontales s'éteignent. La voiture démarre péniblement avec ses dizaines de kilos de denrées dans le coffre. La pêche a été bonne, comme à chaque fois, de quoi nourrir tout un bataillon.

Mais aucune « grande bouffe » n'est au programme ce soir. De retour au quartier-général, la cueillette est triée entre les glaneurs. Et le reste ?

« Au début, on ramenait le surplus la semaine suivante dans les containers. Mais maintenant, on a créé un petit magasin gratuit. La demande est très grande ! »

Publié initialement sur
Tribune des droits humains

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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