Enlevé sur le parking du McDo et jeté dans une prison mongole

Publié le 5 Novembre 2009

En 2003, Enkhbat Damiran est kidnappé au Havre. Emprisonné près d'Oulan-Bator, torturé, mal soigné, il meurt trois ans plus tard.

Enkhbat Damiran entouré de ses proches (DR)

(D'Oulan-Bator, Mongolie) Sur le parking d'un Mac Donald's, le 14 mai 2003, quatre gaillards jaillissent d'une limousine, sautent sur un homme, le battent à coups de matraque électrique, le forcent à boire un produit lui faisant perdre connaissance. Avant de le jeter dans la voiture. Des témoins assistent à la scène.


Zorig, le père
de la démocratie

En 1998, le meurtre de Zorig Sanjasuuren, ébranle en 1998 la jeune démocratie mongole : le meurtre jamais élucidé de Zorig Sanjasuuren.

Le leader le plus charismatique du mouvement démocrate est tué de 16 coups de couteau par deux inconnus.

Réputé dans la classe politique mongole pour son intégrité, il était pressenti pour devenir Premier ministre, après la période d'instabilité créé par un scandale financier.

Enkhbat Damiran, un ressortissant mongol de 43 ans vient d'être kidnappé au Havre par les services de renseignements de son pays.

Les ravisseurs roulent jusqu'au consulat de Mongolie à Bruxelles, avant de rejoindre Berlin. Le 18 mai, Damiran embarque de force dans un avion pour Oulan-Bator, la capitale mongole. Une fois dans son pays natal, il est torturé au quartier général des services de renseignements avant d'être transféré à la prison de Zuun Kharaa, au nord de la ville.

Que lui reproche-t-on ? D'avoir participé à un assassinat perpétré à Oulan-Bator le 2 octobre 1998. Pas n'importe lequel, celui de Zorig Sanjasuuren, un homme politique pressenti pour devenir Premier ministre du pays. Son assassinat, encore non élucidé, pèse toujours sur la vie politique mongole.

Mais aucune preuve de la culpabilité d'Enkhbat Damiran n'a jamais été apportée. En dépit des séances de tortures, le kidnappé a toujours clamé son innocence. Sans aveux ni preuve, aucun procès n'a pu être organisé.

Pour le maintenir en prison, la justice mongole lui ordonne de purger le solde d'une peine de prison pour laquelle il avait été libéré, avant son départ en France, en raison de son mauvais état de santé.

Libéré, puis remis sous les verrous, et tué

Enkhbat Damiran (DR)Faute de preuves, Damiran est finalement libéré. Mais en novembre 2004 il est arrêté de nouveau. Cette fois, on l'accuse d'avoir révélé des secrets d'Etat -une histoire montée de toutes pièces, selon Loidoisambuu Sanjaasuren, son ex-avocat en Mongolie.

Selon ce dernier, il paye alors pour avoir témoigné à la télévision mongole des circonstances de son enlèvement en France. La cour de sureté mongole condamne Damiran à trois ans de prison.

Son avocat est lui aussi poursuivi, pour complicité de divulgation de secret d'Etat, et condamné à dix-huit mois de prison. Amnesty international le considère à l'époque comme le seul prisonnier politique du pays. Il sera libéré après avoir purgé la moitié de sa
peine, mais sa condamnation l'empêche encore aujourd'hui d'exercer sa
profession.

Mort cinq jours après sa sortie

En dépit d'un état de santé alarmant, Damiran ne reçoit pas de soins adaptés et meurt le 22 avril 2006, cinq jours après avoir été libéré. « Il semble bien que les autorités pénitentiaires l'aient relâché pour éviter d'avoir un décès en prison et d'être accusé de maltraitance », avance aujourd'hui Altantuya Batdorj, directrice d'Amnesty international sur place. Les tortures qu'il a subies ont joué « un rôle clé dans sa mort » affirme un membre de sa famille en Mongolie.

Difficile de comprendre pourquoi les autorités mongoles se sont mises à traquer Enkhbat Damiran. Il avait enchaîné les peines de prison en Mongolie avant de quitter son pays en décembre 2001. Enkhtsag Enerel, journaliste au quotidien mongol Udriin Sonin affirme :

« Enkhbat était déjà très connu dans le monde du crime en Mongolie. Il avait passé quasiment toute sa vie en prison, notamment pour des cambriolages. »

C'est peut-être ce qui lui a donné les habits du coupable idéal.

La France embarassée par cet enlèvement sur son sol ?

Dès 2004, des proches d'Enkhbat Damiran se sont mobilisés pour le faire libérer, dénoncer les conditions de son enlèvement et de détention. Amnesty International et le rapporteur de l'ONU sur la torture, Manfred Nowak avaient demandé par écrit au gouvernement mongol sa libération.

Et dans un rapport publié en 2004, l'union interparlementaire avait également marqué sa « profonde préoccupation » à la suite de son enlèvement en France, contraire au droit international.

Mais les autorités françaises ont joué, dès le début, profil bas. « Il est possible que la France ait été embarrassée par cette histoire et ne voulait surtout pas attirer l'attention », affirme Manfred Nowak, rapporteur sur la torture de l'ONU.

L'affaire est évoquée en février 2004 pour la toute première fois par Le Havre Libre, puis par Le Journal du dimanche. Réaction du ministère des Affaires étrangères :

« Nous avons fait savoir aux autorités mongoles que nous étions assez surpris et mécontents de ces méthodes. Les faits sont d'une gravité particulière. »

Aucune trace de cette affaire dans les archives, dit-on au ministère

A l'époque ni Dominique de Villepin, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy, alors respectivement ministre des Affaires étrangères, président de la République et ministre de l'Intérieur, n'ont cru bon d'en rajouter. En coulisse, la DST a mené des auditions, mais la direction centrale du renseignement intérieur, fidèle à son mutisme, ne tient pas aujourd'hui à aborder le sujet.

Personne aujourd'hui ne veut s'exprimer sur cette affaire. Les trois ministres n'ont pas répondu favorablement à nos demandes d'interview. Même silence du côté des ministères. La présidence de la République, tout comme les ministères de l'Intérieur et des Affaires étrangères ne souhaitent pas répondre à la moindre question concernant cet épisode.

Un adjoint au porte-parole du quai d'Orsay affirme aujourd'hui -sérieusement- ne retrouver plus aucune trace de cette affaire dans ses archives.

 

Photo : Enkhbat Damiran entouré de ses proches (DR), portrait d'Enkhbat Damiran (DR).

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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