Equipe de France : Escalettes lâche Domenech

Publié le 7 Janvier 2010

Par Chérif Ghemmour | So Foot

Raymond Domenech

En partenariat avec So FootChangement d'année, donc changement d'attitude. Soutien indéfectible de Raymond en décembre, Jipé Escalettes le désavoue publiquement et avec gourmandise en janvier en évoquant son successeur. Une initiative indécente bien révélatrice de la France de 2010 et d'un cynisme institutionnalisé qui remonte à loin…

Des bombes sur les ondes

Imaginez aujourd'hui Nicolas Sarkozy en conférence de presse improvisée lors d'une visite des chantiers « navaux » de St-Nazaire :

« Après les Régionales, et quels que soient les résultats, il serait tentant vers mai ou juin d'introniser Jean-François Copé au poste de Premier ministre. Ou bien faire confiance à Philippe Séguin, qui déborde de qualités… Et pourquoi pas une femme issue de la diversité comme Fadela Amara ? Ou bien même un homme d'ouverture comme Michel Rocard ? »

Résultat : l'actuel Premier ministre François Fillon serait publiquement désavoué, son autorité bafouée et son action décrédibilisée aux yeux de l'opinion et de ses ministres… Un truc honteux, hein ! Eh, ben c'est pourtant ce truc honteux que Jean-Pierre Escalettes fait subir à son sélectionneur Raymond Domenech !

Questionné mardi sur Europe 1, Escalettes a balancé une short-list de candidats à la succession de Raymond Domenech pour après la Coupe du monde : Laurent Blanc, Didier Deschamps, Alain Boghossian et Jean Tigana. Avec une préférence pour Lolo Blanc, toujours intéressé malgré ses réserves (l'équipe de France pouvait « se refuser »).

Euphorique, Jean-Pierre a rallongé la liste quelques heures plus tard, sur RTL, en ne rejetant pas les suggestions des noms de Guy Roux et Arsène Wenger… Et Philippe Troussier ? Et Gilbert Gress ? Et Luis Fernandez ? Allons-y, faut pas se gêner : y'a jamais assez de monde pour danser sur le cadavre de Domenech…

Le profil du futur sélectionneur

Une certitude pour Jean-Pierre : le futur sélectionneur « ne sera pas un étranger. Nous disposons suffisamment de techniciens en France pour éviter d'aller voir à l'étranger comme a pu le faire certains de nos voisins ». Tant pis pour Abel Braga ou Sven Göran Eriksson !

Une tendance pour Jipé : « ne pas se confiner à la DTN », ce qui éliminerait Alain Boghossian (qui en fait partie depuis août 2008) et Gégé Houllier, curieusement pas cité par Escalettes. Un indice pour Jipé :

« Si nous prenons un entraîneur qui est en club, pas question de lui dire à la dernière minute. (…) Tout ça se travaille dans la sérénité, dans le calme, car il n'est pas question de déshabiller un club pour l'équipe de France. »

Un « entraîneur en club », ça vise donc Lolo Blanc et Didier Deschamps. Heureux d'apprendre aussi qu'on ne doit pas déstabiliser un club mais qu'on peut en revanche déstabiliser l'équipe de France en affaiblissant son sélectionneur à 6 mois du Mondial… Un timing pour Jipé : l'heureux élu sera connu avant la Coupe du monde, Escalettes ayant l'intention d'agir « avant le mois de juin prochain, voire en mai ». Une limite pour Jipé :

« Je considère, moi, maintenant, à l'aune de ce que nous venons de vivre, qu'Aimé Jacquet a raison. Le nouvel entraîneur ne s'engagera peut être que sur deux ans, sur un objectif, un Euro ou un Mondial, ça se discutera. »

Jacquet estime que le bail pour un sélectionneur ne doit pas excéder 4 ans, alors que Domenech va boucler un bail de 6 ans. Tout est donc très clair, emballé, pesé, prêt à poster. Sauf que…

Escalettes prépare son avenir

Jean-Pierre Escalettes

Sauf que Escalettes déstabilise Domenech encore un peu plus. A travers l'esquisse du profil type du futur coach des Bleus, il a juste démoli Raymond, un homme qu'il a pourtant toujours maintenu contre vents et marées. On peut penser ce qu'on veut de Raymond, coach moyen ou exécrable, c'est selon.

Reste qu'à travers lui, la Fédé et son président Escalettes se doivent de respecter la fonction de sélectionneur national. C'est-à-dire le soutenir jusqu'au bout de son mandat (partager avec lui les honneurs d'un éventuel bon parcours en Afrique du Sud ou assumer un éventuel échec) et observer la plus grande discrétion au sujet de la désignation de son successeur.

Or, on a l'impression d'assister à une volte-face : pressé par l'opinion et les journalistes, Escalettes s'est défaussé sur Raymond en les accompagnant publiquement sur le terrain de la démagogie.

En évoquant l'avenir de la sélection qu'il prépare avec ostentation, Escalettes prépare aussi son propre avenir en balançant des noms qui vont forcément séduire les journalistes et l'opinion…

Quel manque de classe. Aucun sens de la gouvernance : en désavouant indirectement Raymond, Escalettes s'est désavoué lui-même. On ne peut que saluer Noël Le Graët, membre du Conseil fédéral qui, jusqu'à présent, a constamment soutenu Domenech, au moins publiquement. Tout comme il avait toujours soutenu Aimé Jacquet, attaqué de toutes parts avant le Mondial 98, Le Graët fait des choix et les assume, lui.

Jurisprudence Mitterrand

Une fois de plus, la question n'est pas de juger Raymond Domenech mais de s'interroger sur le climat malsain qui règne à la Fédé où on observe maintenant que la confiance qu'on accorde au sélectionneur est devenue encore plus viciée, encore plus malsaine.

Une fois de plus, qu'on le veuille ou non, Raymond Domenech jouit d'une double légitimité : il a un contrat qui court jusqu'à la fin du Mondial et il a qualifié Les Bleus. Les six mois à venir vont être pénibles pour le coach, objectivement lâché par ses supérieurs. Quelle crédibilité auprès des joueurs pour un sélectionneur forcément contesté puis qu'on évoque sans ménagement les noms de ses probables successeurs ?

Une fois de plus : si c'était pour assister à cette situation pitoyable et potentiellement déstabilisante pour les Bleus, alors il fallait virer Domenech en décembre, lors du dernier Conseil fédéral, plutôt que de l'affaiblir aujourd'hui.

Et puis, question toute conne : et si les Bleus étaient champions du monde ? On fait quoi de Domenech ? L'opinion publique versatile plébisciterait certainement Raymond. Que déciderait alors Jipé Escalettes, pressé par la France du Foot ? … Ou alors, en cas d'échec catastrophique, Jipé prendrait-il la sage décision de démissionner ? Ah, ben non ! Jamais de la vie !

A 74 ans, il compte bien aller au terme de son mandat (en 2012). Jipé a affirmé qu'il ne s'inclinerait à démissionner que dans deux cas : une absence de soutien de la base (peu probable, le système FFF étant bien verrouillé) ou des problèmes de santé. L'élite française a bien retenu les leçons de cynisme de la jurisprudence Mitterrand.

Malade, désavoué par le suffrage universel aux législatives de 1993, mis en échec par la récession économique et ridiculisé par ses choix de premiers Ministres désastreux (Edith Cresson puis Pierre Bérégovoy), François Mitterrand s'est quand même accroché au pouvoir afin d'achever son mandat présidentiel (1995), acceptant même le déshonneur de cohabiter à nouveau avec Edouard Balladur, Premier ministre RPR. En 1969, De Gaulle désavoué par référendum avait, lui, choisi de démissionner.

 

Photos : Raymond Domenech (Mike Hutchings/Reuters) ; Jean-Pierre Escalettes (Benoit Tessier/Reuters)

En partenariat avec So Foot

So Foot

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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