Identité nationale : « Comme un soupçon permanent sur nous »

Publié le 2 Novembre 2009

Alors que s'ouvre ce lundi le débat voulu par Eric Besson, témoignages un peu désabusés de Noria, Bader, Linda et Gilles.

Brice Hortefeux et Eric Besson à l'Elysée le 18 février (Benoit Tessier/Reuters)

Le débat sur l'identité nationale annoncé la semaine dernière par Eric Besson démarre officiellement ce lundi 2 novembre. Depuis cette annonce, la polémique n'a pas désenflé. Le ministre de l'Immigration est accusé de refaire du gringue à une droite dure destabilisée par l'affaire Frédéric Mitterrand.

Au sein même du gouvernement, certains se sont affranchis de la parole officielle, à l'instar de Martin Hirsch, qui estimait en fin de semaine sur RMC que « la France n'a pas de problème d'identité ». Les résultats de cette enquête sont annoncés pour le mois de mars, c'est-à-dire la période des élections régionales, ce qui n'est pas sans renforcer les soupçons d'électoralisme.

C'est sur cette pensée que m'accueillent Noria, Bader, Linda et Gilles, vendredi 30 octobre. Ces quatre jeunes ont entre 25 et 32 ans et (au moins) trois choses en commun :

  • Aucun d'entre eux n'est blanc ;
  • Ils sont tous diplômés du supérieur ;
  • Ils militent au sein du collectifLes Indivisibles, une association de 120 personnes à peine qui s'est faite remarquer depuis deux ans pour avoir lancé les Yabon awards, décernés aux saillies les plus racistes de l'année.

Comme Pap Ndiaye, Gérard Noiriel ou encore Patrick Weil dans le monde universitaire, ils dénoncent l'articulation entre immigration et identité nationale, incarnée en 2007 par la création d'un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale. Ou durant la campagne présidentielle, notamment à l'occasion du discours de Nice. Dans un entretien de mars 2007 au JDD, le candidat Sarkozy disait ouvertement :

« La politique de l'immigration d'aujourd'hui, c'est l'identité de la France dans trente ans. »

Ce qui hérisse Noria, Bader, Gilles et Linda, qui ont le sentiment qu'on leur demande finalement, avec ce débat exacerbé, « d'être plus français que les autres ».

Tous les quatre sont français, même si Bader, né en Tunisie et arrivé à 2 ans, n'a acquis que récemment la nationalité qu'il attendait tant pour postuler à un poste de VIE (« coopérant », autrefois). Cette expérience d'altérité, ils la vivent depuis toujours, mais ils trouvent qu'elle est accrue par « l'utilisation politique du débat ».

Chef de projet informatique, juriste dans l'audiovisuel, travailleur social sur les conduites à risques ou étudiant en école de commerce, ils ne sifflent pas la Marseillaise au stade (s'ils y vont). Noria et Linda ne portent pas de burqa. Certains d'entre eux n'ont pas mis un pied dans le pays dont sont originaires leurs parents depuis leur petite enfance.

Durant deux heures, ils m'ont livré quelques expériences ordinaires des préjugés qu'ils peuvent rencontrer tous les jours. Pas de victimisation, encore moins de misérabilisme. Davantage d'humour que de colère mais un vrai ras-le-bol quand même chez ces jeunes Français qui n'en peuvent plus d'avoir à se justifier.

Les questions les plus stupides

Gilles, 32 ans, chef de projet sécurité informatique dans la banque, né en France de parents camerounais :

 »« Tu viens d'où ? » Quand je réponds par le nom de la ville, invariablement, on me regarde d'un air perplexe, on veut en savoir plus. »

Linda, 32 ans, juriste dans l'audiovisuel, née de parents kabiles algériens :

« Quoi, tu ne sais pas faire le couscous ? »

Noria, 31 ans, travailleuse sociale sur la prévention des conduites à risques, née en France de parents algériens :

« Puisque vous vivez en France, vous ne pouvez pas mettre de l'eau dans votre vin ? » ou encore « Vous n'avez toujours pas réglé vos problèmes chez vous ? »

Bader, 25 ans, étudiant en commerce international, arrivé à 2 ans de Tunisie :

« Quoi, toi, t'es musulman ? Mais t'as l'air moderne ! »

Ce qui les énerve le plus

Noria :

« J'ai l'impression qu'on m'oblige à prouver que je suis française dès lors que je me permets de critiquer la politique de mon pays ou une institution. On me répond : “Ah parce que c'est mieux en Algérie, peut-être ? ” Alors que je connais à peine l'Algérie. »

Gilles :

« C'est comme si on me déniait le droit de porter un jugement critique. Comme si on me répondait : “Sois déjà content d'être là et qu'on veuille bien de toi. Tu as été adopté, ne crache pas dans la soupe.” »

Noria :

« Tout dépend des milieux mais dans le monde de l'action sociale, tout est de l'ordre de l'analyse culturaliste. Soit-disant je vais réagir comme ceci ou comme cela parce que je suis d'origine algérienne alors que, française de culture française, j'aurais pu réagir à l'identique. »

Gilles :

« Quand je vais au syndic de ma copropriété avec deux voisins, la gérante ne m'adresse pas un regard, ce qui est d'autant plus paradoxal que c'est moi qui tiens l'ordre du jour. Quand je parle, elle fait comme si elle ne comprenait pas ce que je raconte. »

Bader :

« J'ai des profs qui m'ont suggéré d'être technicien plutôt que de faire une école d'ingénieur alors que j'avais le même niveau que d'autres blancs à qui on ne faisait pas de problème. Si l'on croit seulement au modèle égalitaire, on n'y arrive pas. »

Linda :

« Pour moi qui suis claire de peau et qui m'appelle Linda, ça a été moins compliqué que pour mon frère qui s'appelle Abdellah, notamment pour trouver du travail. »

Gilles :

« Quand il se passe un fait divers, je me dis : “Pourvu que ce ne soit pas un Noir ou un Arabe qui ait foutu la merde ! ” Bizarrement, quand c'est la victime, on en parle moins. »

Par rapport à leur famille

Gilles :

« Nos parents avaient intégré que la réussite sociale passerait par la réussite scolaire. On nous a dit : “Vous n'êtes pas tout à fait comme les autres, ce qui comptera, ce sera vos diplômes. Il vous faut encore plus de chances que les autres.” »

Linda :

« Ma mère est une femme de caractère, elle ne nous a pas élevés dans la plainte. Mais quand ma soeur, qui est chef d'entreprise, décline son nom, Dalila Baha, on lui demande si on peut voir le patron ou si c'est la boîte de son père. »

Noria :

« La vieille génération a la hantise de l'image que la jeune génération peut donner du groupe. Alors que si un jeune Français fout le bordel dans le bus ou a un comportement déviant, on va juste se dire “c'est un déviant”, sans stigmatiser tout le groupe. »

Bader :

« Aux réunions parents-profs, je me souviens que certains articulaient et parlaient très lentement à mes parents alors qu'ils étaient enseignante et ingénieur informaticien. »

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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