Il faut sauver le soldat Zemmour

Publié le 26 Mars 2010

Capture d'écran d'Eric Zemmour sur le plateau d"On est pas couché

Je regarde peu la télévision, mais j'ai fini par devenir un spectateur régulier d'On n'est pas couché sur France 2. Plus que Ruquier, ses calembours à deux balles et son vrai sens de la répartie, c'est la présence des « deux Eric », Naulleau et Zemmour, qui m'incite réellement à allumer la télé le samedi soir.

Car franchement, où est-on encore susceptible, dans ce PAF totalement aseptisé, d'entendre un critique éreinter un livre, un film ou une pièce ? Et si j'écris « encore », je pourrais tout aussi bien demander « quand » on y a jamais éreinté qui que ce soit pour quoi que ce soit.

Instruments de promotion plus que d'information, les chaînes publiques ou privées font, par nature, dans le consensus fade. Et ce n'est pas parce que deux ou trois empoignades mémorables chez Polac sont rediffusées en boucle lors des soirées d'hommage à « l'impertinence télévisuelle » que les choses ont un jour été différentes.

Des gusses inutilement méchants

Avec les porte-flingue de Ruquier, c'est une autre paire de manches. Tiens, je me souviens encore du passage à tabac de cette ex-journaliste de Canal+ dont j'ai oublié le nom ― vous savez bien, cette nana aux cheveux prématurément gris renvoyée à ses chères études à la suite d'un reportage bidonné sur les kalachnikovs qui circuleraient dans les « quartiers »… Atomisée pour un roman à l'eau de rose dont on comprenait qu'il était essentiellement alimentaire, la pauvre n'en menait pas large.

La question est d'ailleurs de savoir si elle méritait d'en prendre à ce point plein la figure. Car les deux gusses ne sont pas simplement honnêtes, ils sont aussi inutilement méchants, limite cruels. Une autre fois, apprenant à Eliette Abecassis que son roman « Séfarade » n'était jamais qu'un recueil de recettes de cuisine enrobé d'une intrigue insipide, ils s'étaient montrés assez lourds pour forcer le dessinateur Philippe Gelück à mettre un terme à cette séance guantanamesque. Ecoeuré, l'auteur du « Chat » avait fait à la belle un rempart de son corps, lâchant :

« J'ai l'impression de voir deux loubards agresser une jeune fille dans le métro. »

Flatterie des puissants

Méchants, cruels, insensibles… les deux Eric ne sont pourtant pas à l'abri d'un poil de flagornerie avec les puissants. Oh, pas les puissants au sens de ceux qui détiennent les clés du Pouvoir avec un grand P ― sur ce plan, je leur accorde volontiers le bénéfice du doute ―, mais bien avec les physiquement puissants. Ceux qui pourraient bien, on le subodore, se lever pour leur coller une beigne après un mot de trop. Ainsi, à Gérard Lanvin qui venait présenter un obscur navet au moins aussi grotesque que le roman de l'ex-journaliste de Canal (dont je ne me souviens toujours pas du nom mais ça va bien finir par me revenir), ils en étaient même arrivés à expliquer qu'il s'agissait d'une profonde et acide réflexion sur le métier de reporter de guerre !

C'est rigolo parce qu'on avait quand même l'impression qu'il allait leur en coller une, juste pour le fun. Même chose avec Joey Starr, l'ogre de NTM, qui n'en est pas à un tabassage près et aurait pu leur faire avaler leurs ratiches s'il leur était venu l'idée saugrenue de le chatouiller pour de bon dans sa zone de confort…

Mais je mentirais si je ne précisais pas qu'avec Zemmour (l'autre Eric étant officiellement « de gauche », ses provocs politiques ne dérangent pas plus que les sketches subtilement subversifs de Stéphane Guillon : « Sarkozy est petit ! » « Martine Aubry est grosse ! » « Eric Besson est un traître ! »), le spectacle passe aussi par l'expression de convictions totalement inhabituelles dans le contexte télévisuel. Souverainiste, ça va encore, il y en a d'autres, mais à ce point réactionnaire, sexiste et, disons-le, raciste, avec ses histoires de Noirs délinquants et de prénoms pas de chez nous, on n'est peut-être pas couché mais on est souvent sur le cul…

Il peut dire toutes les saloperies du monde

Eh oui, le gars dit effectivement tout haut ce qu'un tas de gens pensent tout bas, pour reprendre le vieil adage du borgne. Mieux : le gars dit exactement comme le borgne. Oui, tout pareil. Comme le borgne, il est un pauvre petit enfant économiquement défavorisé qui s'en est sorti à force de travail et de volonté et à qui il ne faut pas faire le coup de l'enfance malheureuse pour justifier ses vols de mobylettes. Comme le borgne, il s'exprime plutôt pas mal et connait ses classiques sur le bout des doigts.

Tout comme le borgne, on vous dit.

Enfin, il y a tout de même une différence notable avec le borgne, qui fait remonter son arbre généalogique jusqu'à Cétautomatix : Eric Zemmour est juif. Et d'Algérie par dessus le marché. Ce qui fait dire à un ami libéral de gauche à moi ― mais ça n'engage que lui ― que c'est pour ça qu'on l'a choisi : il peut dire toutes les saloperies de la terre, s'exprimer comme on s'exprime dans un meeting du FN, le fait qu'il soit juif en désamorce l'essentiel. On libère « un peu » la parole, parce qu'il faut bien que les idées crades partagées par 15 ou 20% de la population française brisent de temps en temps le consensus bien-pensant qui va du centre gauche au centre droit, mais on le fait avec un type aussi éloigné du profil « la terre ne ment pas » que possible…

Un peu comme les discours racistes ou antisémites de certains jeunes d'origine maghrébine : on ne sait pas exactement quoi en faire.

Il faut qu'on entende ces choses ailleurs que dans les fêtes BBR

Mais pourquoi pas, après tout ? Plus on avance, et plus je me dis que ces idées-là ne seront vraiment combattues que si l'on est en mesure de les entendre ailleurs que dans les bistrots ou les fêtes BBR. Le borgne et Zemmour profèrent des horreurs ? Répondons-leur avec des arguments adaptés plutôt que d'en appeler à la censure en levant les bras au ciel. Ils nous terrorisent avec leurs contes de Grimm où un ogre basané vient dévorer nos chères têtes blondes ? Appelons donc le prince charmant Aladin à la rescousse.

Car au final, l'extrême droite qui dit des conneries est-elle ontologiquement plus dangereuse que l'extrême gauche qui en fait autant ? Besancenot expliquant, sur le canapé rouge de Drucker, à quel point nous serons heureux lorsque la dictature du prolétariat nous protégera des méchants ultranéolibéraux, est-ce vraiment moins déstabilisant qu'un Zemmour promettant une France sans délinquance si les ministres ne baptisent (sic) plus leur fille Zorha ? Connerie pour connerie, faisons plutôt le pari de la liberté d'expression et méfions-nous du sort qui risque d'être fait par le CSA à Zemmour, maintenant que même Le Figaro a menacé de le lâcher.

Et en plus, les mauvais romans/films/spectacles continueront de se faire éreinter. Elle est pas belle la vie ?

 

 

Capture d'écran d'Eric Zemmour sur le plateau d« On est pas couché »

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Source  Rue89.com

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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