L'équipe de football du Togo attaquée au Cabinda. Où ça ?

Publié le 11 Janvier 2010

Photo : localisation de Cabinda (capture d'écran d'une Google Map)

Football et géopolitique ne font pas toujours bon ménage. La Coupe d'Afrique des nations (CAN), qui s'ouvre dimanche, en donne une nouvelle illustration avec l'attentat dont a été victime l'équipe du Togo à son arrivée dans l'enclave angolaise de Cabinda, provoquant son retrait de la compétition panafricaine. Mais qui connaît le Cabinda ? Pas grand monde en France, sauf dans la tour Total à La Défense.

Un conflit ancien au parfum de pétrole

L'équipe du Togo a été victime d'un mitraillage provoqué par le Front de libération de l'enclave de Cabinda (FLEC), faisant trois morts, deux Togolais et le chauffeur du bus transportant l'équipe pour son premier match, et un blessé grave, le gardie de but togolais.

Les Togolais n'ont évidemment rien à voir dans cette affaire, mais le FLEC y a trouvé un moyen de relancer l'attention autour d'un conflit qui dure depuis plus de trois décennies dans l'indifférence générale.

Le secrétaire général du FLEC, Rodrigues Mingas, a déclaré pour justifier son acte :

« On est en guerre, tous les coups sont permis. L'Angola veut faire croire à une paix effective au Cabinda, mais la paix n'existe pas. »

Le Cabinda est une aberration géographique et politique, une enclave comptant moins de 400 000 habitants, coincée entre les deux Congo, celui de Brazzaville et celui de Kinshasa, mais faisant partie intégrante de l'Angola, situé plus au sud le long de la côte. Mais surtout, Cabinda regorge de pétrole et c'est, comme toujours, ce qui a fait son malheur.

La revendication indépendantiste cabindaise, portée par le FLEC, est ancienne et s'appuie sur une histoire spécifique, distincte de celle de l'Angola auquel il s'est trouvé rattaché par le fait d'une tutelle portugaise commune. Cette mainmise portugaise remonte à 1885 et un accord conclu avec le roi du Cabinda, alors que les puissances européennes découpaient leurs empires d'Afrique à coups de conquêtes et de soumission de monarques locaux.

Lorsque l'heure des indépendances africaines a sonné, en 1960, le Portugal est resté sourd et s'est obstiné à vouloir contrôler des pans entiers du continent (Angola, Mozambique, Guinée Bissau, Cap-Vert, São Tome et Principe), malgré l'essor de guérillas nationalistes dans tous ces territoires.

Cabinda n'est pas resté à l'écart de cette vague jusqu'à la révolution des Œillets à Lisbonne, en 1974, qui a permis aux colonies portugaises d'Afrique de devenir indépendantes.

La fin de l'empire portugais et le début de la guerre civile

Le départ des Portugais d'Angola n'a toutefois pas été simple, en raison de la rivalité farouche entre plusieurs mouvements de libération angolais, chacun appuyé sur un « parrain » différent. Les capitaines portugais progressistes firent le choix du MPLA, le mouvement populaire de libération de l'Angola d'Agostinho Neto, soutenu par l'URSS.

Les Portugais permirent au MPLA de s'installer à Luanda et surtout de contrôler Cabinda, l'enclave devenue la principale source de revenus du pays grâce à la découverte et l'exploitation du pétrole off-shore par les Américains de la Gulf Oil. Les Cabindais, qui pouvaient s'attendre à se voir accorder l'indépendance séparément par les Portugais, en furent révoltés.

Très vite, les installations pétrolières se retrouvèrent protégées par les troupes angolaises, mais surtout par des milliers de soldats cubains arrivés en renfort pour empêcher l'effondrement d'un régime progressiste sous les coups de butoir additionnés du Zaïre de Mobutu soutenu par les Etats-Unis, de l'Afrique du Sud de l'apartheid, et de l'Unita, le mouvement rival du MPLA, soutenu par la CIA et … par la Chine maoïste.

Dans ce maelström géopolitique, il manque encore un acteur : le Français Elf (aujourd'hui incorporé dans le géant Total), bien implanté au Congo Brazzaville où il exploite les gisements de Pointe Noire, voisins de ceux de Cabinda, et qui lorgne sur les gisements de Chevron.

Elf s'implique, comme dans de nombreux autres coups fourrés de sa riche histoire africaine, dans le soutien à l'une des tendances du FLEC, qui est alors dirigée par nul autre qu'un employé d'Elf-Congo…

Les soldats cubains défendant une multinationale pétrolière américaine contre les supplétifs armés d'une multinationale pétrolière française, voilà comment pouvait se résumer la situation au début des années 80, dans une Afrique plongée en pleine guerre froide et dépossédée de son destin.

Cabinda toujours oublié

La suite ne manque pas de sel pour autant. Par d'habiles tractations de coulisse, Elf parvint à retourner la situation à son avantage, et à signer d'importants contrats pétroliers avec le gouvernement angolais, pour l'exploitation de nouveaux gisements découverts au large des côtés angolaises et non plus au large de Cabinda. Aujourd'hui, l'Angola pèse lourd dans l'implantation africaine du groupe Total.

Ce retournement de situation, tout comme la fin de la guerre froide, la disparition du régime de l'apartheid au sud, du régime de Mobutu au nord et la mort du chef de l'Unita Jonas Savimbi, changèrent la donne géopolitique au cours des années 90, renvoyant la cause indépendantiste cabindaise à son isolement historique.

Elle retrouvera quelques couleurs lorsque l'Afrique centrale redeviendra l'enjeu d'une guerre terrible, mêlant tous les pays voisins de la République démocratique du Congo, y compris l'Angola.

Toutes ces péripéties expliquent pourquoi, plus de 30 ans après le premier coup de feu tiré par des indépendantistes dans l'enclave de Cabinda, hier contre les Portugais, aujourd'hui contre les Angolais et ces malheureux Togolais qui ne demandaient rien, l'impasse soit entière.

Le Cabinda fait partie de ces particularismes locaux oubliés, dont la légitimité historique est sans doute incontestable, mais dont l'opportunité politique actuelle est niée par tous. Le FLEC s'est ainsi trouvé un moment dans une alliance mondiale avec les Taiwanais et les Tibétains, autres causes perdues même si plus médiatiques que celle du Cabinda.

L'Afrique n'a jamais vu d'un bon œil les tentatives de modification des frontières héritées de la colonisation, quel que soit le cas de figure. L'Erythrée est le seul exemple de pays indépendant, membre de l'Union africaine, né de la séparation avec un Etat existant, l'Ethiopie, qui l'avait annexé après la colonisation italienne.

La cause des indépendantistes cabindais, lorsqu'elle n'est pas instrumentalisée dans les rivalités régionales ou économiques, n'a guère d'espace de survie. D'où ce coup d'éclat au démarrage de la CAN 2010.

Mais la mort de sportifs est une bien mauvaise vitrine pour quelque cause que ce soit, même si, assurément, elle fera que le public saura désormais que le Cabinda existe, et que les Cabindais ne sont pas tous heureux d'être Angolais.

Photo : localisation de Cabinda (capture d'écran d'une Google Map)


Rectificatif, le 9/1/10 à 11h00, avec la précision que la gardien de but n'est pas mort, mais est gravement blessé

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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