La France des « invisibles » et des « oubliés » de Marine Le Pen

Publié le 20 Décembre 2011

Comme d'autres avant elle, la candidate du FN se rêve en porte-parole de la « vraie » France, celle qu'on ne voit pas, en opposition à la France des élites.


Marine Le Pen à Hénin-Beaumont en 2009 (Audrey Cerdan/Rue89)

Marine Le Pen, qui mène campagne tambour battant, a décidé d'être candidate des « oubliés » et de la « majorité invisible ». Lors d'un meeting dans la banlieue de Metz, le 11 décembre, elle lançait ainsi :

« Agriculteurs, chômeurs, ouvriers, retraités, habitants des campagnes françaises, vous êtes ces oubliés, cette majorité invisible, broyés par un système financier devenu fou. Pour la caste politique UMP-PS, face à leur Dieu, le triple A, vous êtes des triples riens ! »

Marine Le Pen sait saisir les mots de l'air du temps.


La une du Monde du 6 décembre 2011

Cinq jours avant son discours, Le Monde titrait sur « La colère sourde des Français invisibles » : les 40% des Français qui affirment aujourd'hui ne se reconnaître ni dans la gauche ni dans la droite. »

« Le vivier est stratégique : si elles ne sont pas reconquises, ces quelque 16 millions de voix peuvent se réfugier dans l'abstention ou le vote Front national », écrivait le journal.

L'article citait l'auteur d'un récent livre sur « Les Oubliés de la démocratie », le spécialiste des études d'opinion François Miquet-Marty (éd. Michalon). Qui lui aussi met en garde les partis de gouvernement : ne pas se soucier des classes populaires, qui vivent dans les zones « rurbaines » et galèrent pour boucler les fins de mois ne peut que faire le lit du populisme.

La « vraie » France contre les élites

Sur le fond, Marine Le Pen se livre à un exercice classique : se présenter comme la candidate de tous ceux que les autres dirigeants politiques, déconnectés de la réalité, dédaignent.

Depuis plus d'un siècle, l'idée qu'il existerait deux pays, dont l'un serait le « vrai pays » (mais le pays oublié), est mise en avant par des intellectuels ou des politiciens en campagne. Florilège.

  • le « pays réel » : l'expression est de Charles Maurras. C'est la France « qui travaille et qui vit », prise dans son jus historique et moral. L'idée étant que la République (« pays légal ») n'en fait pas partie ;
  • la « France profonde » : elle désigne la France provinciale et catholique, par opposition à celle des villes. L'expression est apparue au début du XXe siècle, mais est devenue très populaire à l'époque de son chantre Pierre Poujade, mentor de Jean-Marie Le Pen. Il disait par exemple : « Souviens-toi de l'asservissement d'un petit Français comme toi, qui as du sang paysan dans les veines et de la vraie terre de France à tes souliers. » L'invisible, l'oublié, c'était à l'époque le petit paysan, ou l'artisan des campagnes ;

La une de Charlie Hebdo du 2 mars 1970

  • la « majorité silencieuse »  : c'est ainsi que les Gaullistes parlaient de ceux qui n'étaient pas sur les barricades en Mai 68.

L'expression a été popularisée l'année suivante par Richard Nixon qui, embourbé au Vietnam, cherchait à minimiser l'importance des protestations anti-guerre.

Elle reste très vivante dans le discours politique. Nicolas Sarkozy, dans son discours de Saint-Quentin en mars 2009, l'a reprise :

« Bien sûr, j'ai le devoir d'entendre ceux qui manifestent, mais j'ai également la responsabilité de ceux qui ne défilent pas et ce n'est pas parce qu'ils ne défilent pas qu'ils ne souffrent pas. C'est pour eux aussi, cette majorité silencieuse qui n'a pas les moyens de se mettre en grève, qui n'a pas les moyens de manifester, ou qui a la volonté de privilégier son travail, c'est aussi à eux que je dois penser et pour eux que je dois agir, et j'ai voulu que les Français le sachent ».

A la veille de son discours de Metz, dans une interview au Journal du Dimanche, Marine Le Pen avait elle aussi revendiqué d'être la voix de la « majorité silencieuse » :

« Cette majorité silencieuse, c'est moi qui la représente. Ceux que personne ne veut entendre, dont on ne parle pas à la télé, qui ne manifestent pas, sont trop normaux pour les élites. Je les appelle à la révolution, une révolution patriotique, pacifique et démocratique. »

  • « la France d'en bas »  : trouvaille de Jean-Pierre Raffarin, ex-Premier ministre et ancien spécialiste en communication politique, qui jugeait par ailleurs que la pente était rude mais le chemin droit ;
  • la « seconde France »  : en 2004, Laurent Fabius lance la réflexion sur les « deux France » :

« Cette seconde France, c'est celle des exclus et des sans-droits, dont le nombre s'accroît depuis deux ans sous l'effet de la politique de la droite ; celle des ouvriers et des employés, des petits agriculteurs ; celle d'une partie des classes moyennes.

Tous ceux qui se disent : mes enfants vont “ramer” dans des collèges difficiles, ils habiteront dans des cités ou des quartiers dégradés, dans des logements toujours plus chers, ils “galéreront” de petit job en petit job, ils n'auront peut-être pas la couverture maladie dont nous avons, nous, bénéficié, et certainement pas la garantie retraite des temps passés. »

  • les « sans-voix » : « Je serai le porte-voix des sans-voix », avait promis José Bové en lançant sa candidature en 2006, sous le slogan hardi « Osez Bové ». Ce qui a permis aux persifleurs de prédire avec drôlerie : « Le candidat des sans-voix sera le candidat sans-voix » ;
  • les « sans-grade »  : en avril 2007, dans un discours proche de celui de Marine Le Pen à Metz, Nicolas Sarkozy s'était présenté comme le « porte-parole des sans-grade » :

« Je suis allé à la rencontre du peuple, de ce peuple au nom duquel tout le monde prétend parler, auquel personne ne parle vraiment, et pour lequel personne ne veut jamais rien faire, comme si l'objectif était toujours de le tenir à l'écart, à la lisière du pouvoir, de la décision. [...] Tous ces sans-grade, tous ces anonymes, tous ces gens ordinaires auxquels on ne fait pas attention, que l'on ne veut pas écouter, que l'on ne veut pas entendre. C'est pour eux que je veux parler. Je veux être leur porte-parole. »

Jean-Marie Le Pen aussi, à la même époque, se revendiquait lui aussi candidat des mêmes « sans-grade » :

« Vous les petits, les obscurs, les sans-grade, vous que jamais l'on n'entend et qui n'avez jamais travaillé que pour des prunes, reprenez avec moi le pouvoir. »

Des mots piqués dans Le Monde ?

Sa fille Marine Le Pen, elle, a choisi de parler au nom des « oubliés » et des « invisibles ». Deux substantifs qui méritent qu'on s'y arrête : la candidate du FN, à l'image de son père, aime les mots et ne les choisit pas au hasard.

Jean Marie Le Pen, quand il parlait des « invisibles », ne désignait pas les soutiers de la France profonde, mais les esprits qui accompagnent la nation française :

« Les saints, les martyrs, les héros de notre longue Histoire, les combattants de tous les combats, aux côtés des victimes innocentes de toutes les guerres. » (Discours du 1er mai 2002)

Marine, sa fille, l'utilise dans un tout autre sens : la majorité invisible, c'est celle des Français modestes, travailleurs, qui ne font pas grève, qui souffrent en silence. Elle rejoint ici Jean-Luc Mélenchon qui, depuis des mois, proclame sa volonté de « rendre visible les invisibles », ou Eva Joly, qui se rêve porte-parole de « la France invisible dont on parle peu ».

Il peut y avoir une part de choix ou de résignation dans le silence de la « majorité silencieuse », il n'y en a pas dans l'invisibilité de la « majorité invisible » : ne pas être vu est une violence que leur imposent les dirigeants politiques.

Le mot « invisible », tel que Marine Le Pen l'a utilisé, a au moins deux influences possibles. La première est un livre, « La France invisible », excellente enquête menée par le sociologue Stéphane Beaud et deux journalistes, publiée en 2006. Les auteurs dressaient un portrait accablant de la souffrance sociale en France, avec une grille de lecture entièrement repensée. Ils ne cachaient pas qu'ils s'étaient plongés dans cette enquête après le choc politique du 21 avril 2002, afin de mieux comprendre ce qui se passait dans les « profondeurs » du pays.

« Los Olvidados »

Mais on peut également voir dans le mot « invisible » un de ces clins d'œil sémantiques qu'affectionnait tant Jean-Marie Le Pen. Les invisibles, ce sont les contraires des « visibles ». Entendez : des minorités visibles. La France invisible, c'est la France majoritaire et « gauloise », qui ne fait pas de problème, mais qui n'en pense pas moins. Sur la charmante affiche du FNJ ci-dessous, c'est celle de droite.


L'affiche du FNJ, très « France profonde »

Marine Le Pen a utilisé également le mot « oubliés ». Les « oubliés », ce ne sont pas les « Indignés ». Ce sont des gens de cette majorité qui pensent tout bas ce qu'elle dit tout haut. Ils ont été rayés de la mémoire des dirigeants politiques traditionnels et Marine Le Pen jure, elle, qu'elle se souviendra d'eux.

Comme le mot « invisible », le mot « oubliés » était très usité après le 21 avril 2002 : c'est sous ce vocable qu'on parlait de cet électorat qui avait disparu des écrans radar des analystes et des médias : ouvriers, employés, précaires du secteur public, habitants des zones péri-urbaines, etc.

En juin 2002, dans une démarche similaire à celle qui a conduit au livre « La France invisible », le quotidien Le Monde avait publié une grande enquête sur « La France des oubliés », un courageux retour sur cette France délaissée par les médias, terreau commode du Front national. Le mot « oubliés » est donc, depuis près d'une décennie, associé au phénomène FN.

MERCI RIVERAINS ! GaiusMarius, A. Tissot, Kafé kmao

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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