La pauvreté, terrain fertile pour les églises noires d'Ile-de-France

Publié le 1 Novembre 2009

Devant l'église de Pentecôte de France, Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis (Audrey Cerdan/Rue89)

Une affiche pour une "grande journée de délivrance" de l'église de la fraternité chrétienne du réveil (DR)

Connues d'un petit nombre de spécialistes, des églises protestantes « d'expression africaine » ont émergé depuis une vingtaine d'années, pour représenter aujourd'hui probablement quelques centaines d'assemblées en région parisienne.

Qualifiées parfois d'églises « ethniques » parce que leurs pasteurs sont originaires d'Afrique, et parfois des Antilles ou de Haïti, elles s'inscrivent dans un paysage protestant caractérisé, aujourd'hui, par la vitalité du courant évangélique dans toutes ses ramures (pentecôtistes…).

L'œil distrait du flâneur dans le quartier de Barbès, à Paris, ou vers Saint-Ouen et Saint-Denis aura pu rencontrer des affiches mentionnant « croisades d'évangélisation » ou « trois grands jours de séminaire biblique ».

Carte des églises noires et carte de la pauvreté se recouvrent

Le recueil systématique de ces affiches révèle au sociologue et au géographe un paysage insoupçonné.

Environ 80 affiches photographiées (et décollées) depuis un an environ donnent une idée de la géographie des églises africaines (ou « d'expression africaine », ou « afro-antillaises »…) de la région parisienne.

En plaçant sur une carte les lieux de culte mentionnés sur les affiches, voici ce que l'on obtient. Chaque point rouge indique la localisation d'une salle ayant servi de bâtiment d'église. (Voir la carte)

Carte des églises évangéliques africaines en Ile-de-France

Les Parisiens et assimilés reconnaîtront une répartition familière : ces églises se trouvent principalement en Seine-Saint-Denis.

Et il suffit de superposer cette carte avec une carte de l'inégale répartition des revenus pour faire apparaître une corrélation. Ainsi, dans la carte suivante, plus la zone est verte, plus les ménages riches sont surreprésentés, et plus la zone est rouge, plus les ménages pauvres sont surreprésentés. Elle est extraite de « Qu'apporte l'échelon infracommunal à la carte des inégalités de richesse en Ile-de-France de Jean-Christophe François et Antonine Ribardière. (Voir la carte)

Carte des inégalités de richesse et des "églises noires" en Ile-de-France

Une affiche devant l'église de Pentecôte de France, Saint-Denis (Audrey Cerdan/Rue89)Les églises africaines ne sont pas installées partout. Et quand les services religieux ont lieu dans les départements plus riches (comme les Hauts-de-Seine), c'est dans les communes pauvres de ces départements.

Mais cette réalité religieuse est au quotidien largement invisible. D'abord parce que ces églises sont des plus “ précaires ” : elles sont installées dans des friches urbaines, à la frontières de zones industrielles et commerciales, elles investissent d'anciens hangars reconvertis ou louent des salles collectives d'hôtels “premiers prix ”.

Lles communautés sans local, “ églises SDF ” louent, elles, d'une semaine sur l'autre, ce qu'elles peuvent se payer. Cette invisibilité est telle que le chercheur doit improviser pour localiser les lieux de culte dans l'espace urbain.

Pour trouver le lieu de culte, repérer les personnes endimanchées

Pas question de faire une recherche sur les pages jaunes, il n'y a souvent pas de ligne fixe. La meilleure solution reste alors de se poster le dimanche matin dans une gare RER du nord de l'agglomération parisienne, de repérer des personnes “ endimanchées ”, une bible à la main.

On est alors tout étonné d'entrer dans une salle où quelques éléments-clé (un pupitre, des fleurs, des rideaux, et surtout une sono) métamorphosent un vulgaire hangar en un lieu de culte.

L'église Charisma, à Saint-Denis (Audrey Cerdan/Rue89)

Eglises indépendantes, elles ne sont pas dotées de représentants collectifs : les pouvoirs publics n'arrivent pas à cerner ces acteurs évangéliques, et donc à les accompagner dans la recherche de locaux et de terrains, comme ce peut être fait pour l'islam.

Réalité invisible aussi parce que ce sont des églises facilement qualifiées d'églises “ noires ” : ce sont des assemblées homogènes, le plus souvent de petite taille, qui vont rassembler par interconnaissance des immigrés structurellement récents (l'immigration en provenance d'Afrique sub-saharienne).

Des immigrés à la situation parfois précaire et incertaine. Elles font peut-être un travail invisible d'insertion, en fonctionnant comme réseau social “ clé en main ” d'entraide possible. Et un travail invisible d'inculcation des normes néolibérales :

“Jésus a pour vous un dessein… que vous deveniez PDG.”

► Le Christianisme du Sud à l'épreuve de l'Europe - numéro spécial des Archives de sciences sociales des religions - n°143 - juillet-septembre 2008.

Photos et illustrations : devant l'église de Pentecôte de France à Saint-Denis (Audrey Cerdan/Rue89), une affiche pour une “grande journée de délivrance” de l'église de la fraternité chrétienne du réveil (DR), la carte des églises évangéliques africaines en Ile-de-France et la même, superposée à celle des inégalités de richesse (DR), une affiche devant l'église de Pentecôte de France, à Saint-Denis et les locaux de l'église Charisma, à Saint-Denis (Audrey Cerdan/Rue89).

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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