« La Somalie, un trou noir où l'Occident décharge ses péchés »

Publié le 14 Février 2012

ENTRETIEN

« La Somalie, un trou noir où l'Occident décharge ses péchés »

Auteur Olivier Favier | On ne dormira jamais

Le Failed States Index – index des Etats déliquescents – classe depuis quatre ans la Somalie comme le pays le plus sinistré de la planète, assez loin, par exemple, devant l'Afghanistan ou l'Irak. Même si la perspective d'une famine d'ampleur s'éloigne pour le moment, ses voisins immédiats, fragilisés par la catastrophe apparue au printemps 2011, présentent tous des situations à risque.

Dans un pays où l'ONU fait son retour en janvier 2012 après dix-sept années d'absence, l'approximation est la règle. Selon les estimations des agences d'aide internationale, la population serait de dix millions d'habitants, dont presque la moitié aurait été menacée par la dernière crise alimentaire. Pour autant, aux yeux de la presse occidentale, l'actualité du pays se concentre sur trois thèmes :

  • la piraterie dans le Golfe d'Aden qui menace les approvisionnements en pétrole et la circulation des navires occidentaux, obligeant au maintien d'une force navale importante ;
  • l'immigration largement médiatisée suite à la mort de plusieurs milliers de clandestins en Méditerranée ;
  • la « menace » terroriste liée aux milices islamistes d'Al-Shabbaab, dont le pouvoir semble aujourd'hui largement contesté.
Un pays en ruines
En 1992, les Etats-Unis lancent l'opération Restore Hope. Les 3 et 4 octobre 1993, une mission de routine pour capturer le tristement célèbre seigneur de guerre Mohamed Farrah Aidid tourne au cauchemar. Un millier de Somaliens, pour la plupart des civils, sont tués pendant les combats, mais l'opinion américaine ne retient que la perte de 18 soldats américains. Les forces de l'ONU prennent le relais jusqu'en 1995, puis le pays s'enfonce dans le chaos. Le Somaliland proclame son indépendance en 1991, et le Puntland son autonomie en 1998. Depuis 2006, la guerre civile a repris de plus belle alors que se multiplient les interventions extérieures, éthiopiennes d'abord, puis ougandaises sous mandat de l'Union africaine, kenyanes aujourd'hui, une première dans l'histoire étonnamment pacifique de ce pays. A cela s'ajoute une famine qui a fait 30 000 morts pour la seule année 2011. Si la communauté internationale refait son apparition, force est de constater que les convoitises économiques et les services secrets n'ont jamais totalement déserté les lieux.

Matteo Guglielmo est un jeune chercheur de l'Université de Naples « l'Orientale », la plus ancienne école de ce type en Europe. Il a consacré en 2008 un livre aux « raisons historiques du conflit » en Somalie, et prépare un deuxième ouvrage sur la géopolitique de la Corne de l'Afrique.

Il anime par ailleurs le site Insidehoa, entièrement consacré aux événements politiques de cette région du monde. Il est un des éléments les plus brillants d'une jeune génération qui réactive en Italie le champ des études postcoloniales, sur les traces d'un pionnier admiré, Angelo del Boca.

Olivier Favier : Dans les années 1880, la Somalie devient, après l'Erythrée, le second territoire que l'Italie, dernière des puissances coloniales européennes, désire acquérir en Afrique. Quels changements apparaissent dans le pays durant l'époque coloniale ?

Matteo Guglielmo : L'impact italien est plutôt limité, même si les conséquences de la colonisation sont nombreuses et graves. Il suffit de se rappeler que les Somaliens n'ont pas le droit de poursuivre leurs études au-delà du cours élémentaire, marque d'une volonté italienne précise de maintenir la population dans un état d'assujettissement total.

La présence italienne est très différente entre le centre et la périphérie. Par exemple à Mogadiscio et dans les plus grandes bourgades du centre et du sud, la communauté italienne est plus présente, et l'administration coloniale gère directement le territoire. Il en va autrement dans l'arrière-pays et dans les régions plus périphériques, où le contrôle du territoire est insuffisant ou confié aux chefs locaux qui agissent comme des intermédiaires entre les autochtones et l'administration.

La Somalie est la plus pauvre des colonies italiennes, aussi parce qu'exception faite des régions situées entre les fleuves Jubba et Shabele, où est introduite une forme d'exploitation agricole, on fait bien peu pour organiser de véritables appareils de production.

La Somalie a servi tout au plus aux Italiens de point d'ancrage à la conquête de l'Ethiopie de 1936, et l'importance stratégique réelle du territoire se limite au point de vue géopolitique. L'introduction des lois raciales en 1939 établit aussi dans les colonies un régime d'apartheid, mais elles étaient présentes de manière plus informelle bien avant leur approbation officielle.

En Italie, bien peu de gens sont au courant de ce qui se passait dans les colonies, à cause aussi de la totale absence de programmes ou de bourses d'étude accordés par le gouvernement italien aux Somaliens, aux Ethiopiens et aux Erythréens. L'absence de communauté somalienne présente en Italie cache en quelque sorte l'existence même des colonies à l'opinion publique italienne. Et c'est pour cela que, une fois l'expérience terminée en 1941, il n'est pas particulièrement difficile pour la politique italienne d'oublier l'existence et de cacher cet inconfortable passé colonial.


Carte italienne de l'« Afrique orientale » (via Dormira Jamais)

La Somalie devient indépendante en 1960. Avec le Cameroun, c'est le seul pays d'Afrique subsaharienne composé de territoires ayant appartenu à deux puissances coloniales, le Somaliland britannique et la Somalie italienne. Comment la Somalie s'ouvre-t-elle à l'expérience démocratique ?

Disons que l'indépendance somalienne fut apparemment « sans douleur », puisque confiée par un mandat précis de l'Assemblée des Nations Unies à l'Italie, cas du reste unique dans l'histoire de l'Afrique subsaharienne. Toutefois, c'est justement cette indépendance gérée « par le haut » qui deviendra un fort élément de déstabilisation, tant national que régional.

Les premiers problèmes relatifs à l'indépendance font leur apparition entre 1949 et 1953, avec le passage à l'Ethiopie de l'Ogaden, du Haud et des Territoires réservés (une bande de terre à la frontière entre l'ex-Somalie britannique et l'Ethiopie). Ces terres sont habitées par des Somaliens, et sous contrôle italien ou alors, jusqu'en 1941, elles sont incluses dans une unique sous-administration qui regroupent ces populations d'ethnie somalienne de l'Afrique Orientale Italienne.

La déception des Somaliens, suite au passage des terres revendiquées à l'Ethiopie, où l'empereur Hailé Sélassié a été entre temps restauré, est énorme et profonde. La Grande-Bretagne a plusieurs fois laissé entendre sa volonté de créer une « grande Somalie ». Mais la nécessité de préserver les rapports avec le Kenya – qui obtiendra son indépendance seulement en 1963 – et avec l'Ethiopie – considérée aussi par les Etats-Unis comme le pilier du système d'alliances occidentales dans la Corne de l'Afrique – porte les acteurs internationaux à sacrifier les attentes somaliennes, semant de fait les premières graines de la crise qui éclate dans la région quelques années plus tard.

C'est là un des nombreux exemples historiques qui expliquent en partie les crises et les rivalités présentes actuellement dans la Corne de l'Afrique. Et c'est pour cette raison que le problème somalien ne naît pas tant d'une unité inaccomplie, que d'un processus d'autodétermination dirigé de l'extérieur et avenu de manière trop « indirecte », sans réel détachement – même violent – de l'expérience coloniale.

Pour une grande partie des pays africains, les luttes anticoloniales sont importantes, mais si nous regardons la décolonisation somalienne, nous découvrons que celle-là a été plutôt atypique par rapport au reste du continent. Peut-être que bien des problèmes somaliens viennent précisément de là.


Mohamed Siad Barre, en médaillon sur cette image de propagande (via Dormira Jamais)

En 1969, l'année du coup d'état du colonel Khadafi en Libye une autre ancienne colonie italienne , le général Mohamed Siad Barre s'empare du pouvoir en Somalie. Comment, derrière la mainmise d'un parti unique et la toute puissance d'un Etat militaire, se mettent en place les ferments d'une explosion de l'identité politique somalienne ?

Le coup d'état militaire du 21 octobre 1969 marque un tournant décisif pour la Somalie. Il faut cependant souligner que l'inspiration au modèle marxiste-léniniste du régime de Siad Barre n'est qu'apparente, quand les intérêts poursuivis par le gouvernement somalien sont tout autres.

Ce n'est pas tant à travers le parti unique que Siad Barre essaie de donner de l'essor au nationalisme somalien, mais plutôt à travers quelques campagnes politiques, comme celles anti-tribales de l'Ololeh, qui littéralement signifie « brûler ». Pour Siad Barre, forger une identité nationale somalienne revient à réduire en cendres les liens claniques qui rendaient la société divisée et trop fragmentaire.

Le rêve d'une « grande Somalie » se brise dans l'Ogaden. Pour soutenir les activités de guerre on mobilise des ressources considérables. En 1978, suite à la défaite face à une Ethiopie soutenue par l'aide militaire soviétique et cubaine, la Somalie se trouve privée de ressources économiques et avec un flux démesuré de réfugiés provenant des zones en guerre.

En cette période, non seulement l'Etat et les institutions commencent à s'effriter, mais aussi le rêve nationaliste que pendant des années le régime de Barre s'efforce de suivre afin de dominer l'ennemi historique éthiopien et de préserver son pouvoir à l'intérieur du pays.

Dans les années 1980, la Somalie glisse dans un lent et constant déclin, qui mène la junte militaire à augmenter la répression vers les mouvements naissants d'opposition armée à Siad Barre, et à se transformer elle-même en « faction » clanique.

L'effondrement de l'état somalien de janvier 1991 a ainsi des racines profondes. Ce ne sont pas seulement les institutions d'un Etat qui s'effondrent, mais aussi la société elle-même, divisée désormais selon des lignes claniques. Le rôle du clan (qabiil en somali) est important pour comprendre les caractéristiques de la guerre civile qui jaillit de l'effondrement de l'Etat.

Mais il est peut-être bien plus déterminant de saisir comment le conflit a changé le rôle des liens claniques.


Une vue aérienne de Mogadiscio (via Dormira Jamais)

En quoi les enjeux économiques et politiques peuvent-ils ralentir ou favoriser aujourd'hui une restructuration du pays ?

La Somalie aujourd'hui n'existe pas. Ou mieux, sur la carte, il y a un gouvernement et un drapeau, mais le territoire somalien est fragmenté en différentes réalités d'administration et de pouvoir.

La crise somalienne est un problème pour beaucoup, la croissance des mouvements fondamentalistes comme al-Shabaab et l'augmentation des attaques des pirates au large des côtes de la Somalie au centre et au nord sont toutefois des questions qui paraissent plus préoccupantes pour « nous » que pour « eux ».

Telle est bien la question, des intérêts que poursuivent les acteurs internationaux, et en partie aussi les gouvernements régionaux intervenus militairement en Somalie. Ces intérêts ne correspondent pas toujours aux besoins du pays, mais apparaissent pour la plupart conditionnés par la satisfaction des stratégies occidentales.

La guerre contre le terrorisme, la montée de la piraterie et de la famine, qui a connu un sommet l'été dernier, sont seulement les résultats de la crise, et non la cause. Les armes n'ont jamais été une solution, pas plus en Somalie que dans d'autres points chauds du globe, comme l'Afghanistan ou l'Irak.

Mais peut-être que maintenir la Somalie dans un état de conflit permanent, dans un entre-deux entre la paix et la guerre, est utile pour beaucoup de gens, et pas seulement pour certains acteurs régionaux, qui préfèrent un pays faible et sous contrôle, mais aussi pour quelques filières globales de la criminalité organisée, qui considèrent le territoire somalien comme un énorme duty-free où l'on peut décharger les « péchés » de l'Occident, comme les déchets toxiques.

Il y a eu des enquêtes sur ce point, mais aucune n'est jamais parvenue à mettre à nu les complicités des Etats souverains. Les journalistes qui ont essayé, comme Ilaria Alpi, ont été assassinés. La Somalie continue d'être un trou noir, mais la communauté internationale ne peut se mettre à la place des Somaliens. Ce sont eux qui doivent choisir le meilleur moyen de sortir du tunnel de l'instabilité et de l'insécurité.


La journaliste de télévision Ilaria Alpi (via Dormira Jamais)

Au-delà des peurs occidentales sur l'immigration, quelle est l'importance de la diaspora somalienne ? Comment se répartit-elle et trouve-t-elle les moyens de s'organiser ?

La diaspora aujourd'hui joue un rôle déterminant. Une partie de la vie économique du pays dépend de la communauté résidant à l'étranger. Pour imaginer ce que signifie l'impact de la diaspora somalienne il suffit de rappeler que sur une population estimée à 10 millions, environ un million vit et travaille à l'étranger.

Malheureusement le conflit a eu de fortes répercussions aussi à l'intérieur de la communauté somalienne à l'étranger. Les principales critiques portent sur la méfiance réciproque, les rivalités claniques, les conflits politiques et intergénérationnels.

Même les intellectuels tombent souvent dans la logique d'opposition qui caractérise la situation somalienne, et beaucoup parmi les plus sages ont préféré se retirer de la vie politique et concentrer leurs activités sur d'autres questions.

Entretien à retrouver dans son intégralité sur Dormirajamais.org

Infos pratiques

Quelques livres en français :

« Hier, Demain », de Nurudin Farah. Le Serpent à Plumes, 2001.

« Les belles choses que porte le ciel », de Dinaw Mengestu. Albin Michel, 2007.

Quelques livres en italien :

Matteo Guglielmo, Somalia. Le ragioni storiche di un conflitto, Altravista, 2008. Voir son site.

Daniele Comberiati, La quarta sponda, Caravan Edizioni, Rome, 2010. Recueil d »entretiens sur les auteures italophones liées à la Corne de l »Afrique (Éthiopie, Somalie, Érythrée).

Cristina Ali Farah, Madre piccola, Roma, Frassinelli, 2007.

Angelo Del Boca, Italiani in Africa Orientale : Dall »Unità alla Marcia su Roma, Bari, Laterza, 1985.

Angelo Del Boca, Italiani in Africa Orientale : La conquista dell »Impero, Bari, Laterza, 1985.

Angelo Del Boca, Italiani in Africa Orientale : La caduta dell »Impero, Laterza, Bari, 1986.

Angelo Del Boca, Una sconfitta dell »intelligenza. Italia e Somalia. Bari, Laterza, 1993.

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

Repost 0
Commenter cet article