Le dépucelage des footballeurs de France en Premier League

Publié le 2 Août 2012

 

20/08/2011 à 17h30

Le dépucelage des footballeurs de France en Premier League

Auteur Imanol Corcostegui |Pour Rue89.com Rue89
 

 


Gervinho et Joey Barton s’empoignent lors de Newcastle-Arsenal samedi 13 août à Saint James Park (Nigel Roddis/Reuters).

Samedi 13 août, la première rencontre entre Gervinho et le championnat d’Angleterre n’a pas été un coup de foudre. A vingt minutes de la fin de son match contre Newcastle, le nouveau joueur d’Arsenal a eu la mauvaise idée de se dire que le pays de Shakespeare allait accepter sans souci un petit cours de théâtre.

A peine eût-il le temps de se jeter dans la surface que son adversaire Joey Barton, la mascotte démoniaque de la Premier League, est venu le prendre par le col et lui lancer un regard incendiaire en guise de bienvenue.

Gervinho – un Ivoirien formé en France – aurait dû baisser la tête, tourner les talons et gentiment regagner sa place. Au lieu de ça, tel un boxeur en furie, le milieu offensif a choisi de lancer l’assaut. Dans la mêlée, Barton, après avoir reçu une mini-claque, a décidé de faire l’acteur à son tour et de plonger au sol. (Voir la vidéo)



 

 La différence, c’est que le milieu de Newcastle peut se le permettre. L’international anglais a joué près de 200 matches de Premier League, distribué des dizaines (centaines ?) de beignes, bu des millions (oui, millions) de pintes et fait un petit tour en prison.

« Un type qui a toujours le sourire et fait des blagues tout le temps », selon Yohan Cabaye, ancien coéquipier de Gervinho à Lille, « dépucelé » lui aussi avec plus de réussite lors de ce Newcastle-Arsenal. On a tout intérêt à dire ça lorsqu’on est assis dans le vestiaire juste à côté du bad boy.

« N’est pas Cantona qui veut »

Résultat de l’affrontement : carton jaune pour Barton, rouge (suivi de trois matches de suspension) pour Gervinho. Pour Jean-Michel Rouet, qui suit le championnat anglais pour L’Equipe depuis 2003, l’arbitrage de ce match n’a rien d’anormal.

« Gervinho a vécu une sorte de bizutage. Très peu de footballeurs venus de la Ligue 1 réussissent leurs débuts en Angleterre. N’est pas Cantona qui veut. Personne ne les connaît et tout le monde, y compris les arbitres, les teste. Pour les Anglais, vous ne devenez un grand joueur que lorsque vous jouez chez eux. »

Exemple :

« Drogba a eu le mérite de se relever après une première saison compliquée. On l’a tout de suite taxé de simulateur, réputation nourrie par une interview qu’il avait donnée à la BBC, lors de laquelle il avait dit : “Parfois, je tombe. Parfois, je simule.” Les médias repassaient ce passage en boucle. Il a pourtant fini par devenir une idole. »

« Ceux qui vivent à Londres et ceux qui prennent souvent l’avion »

Le dépucelage de l’exilé du championnat de France en Angleterre est souvent traumatisant. Il peut être expulsé, se faire briser la jambe (Ben Arfa par de Jong le dingue en octobre 2010 ) ou se contenter de se faire ridiculiser sur le terrain. Jean-Michel Rouet se souvient :

« En 1999, alors qu’il jouait à Chelsea depuis peu, Marcel Desailly, auréolé de son titre de champion du monde, avait vécu un match effroyable contre un attaquant islandais de Watford, qui mesurait 10 cm de moins que lui. Le type l’a défié sans se soucier de sa réputation, lui a fait vivre un calvaire et a marqué deux buts... de la tête. »

A l’été 2001, après neuf années de romance finies en eau de boudin dans son club formateur, à Bordeaux, François Grenet débarque à Derby, une ancienne cité minière à 200 km au nord de Londres. Un des pires endroits du monde pour vivre un chagrin d’amour.

« Quand je suis arrivé, j’étais déjà bien déprimé par mon départ de Bordeaux. Alors, Derby, la nuit qui tombe à 4 heures de l’après-midi, la pluie... Rien n’a arrangé mon moral. »

Venu à Bolton, en 2007, Gérald Cid, ancien défenseur girondin, se souvient n’avoir jamais porté de T-shirt à manche courte pendant les six mois qu’il a passés outre-Manche. En décembre, après une expérience « sportivement ratée mais culturellement riche », il signe à Nice et laisse ses pulls au placard. « Il y a ceux qui vivent à Londres, et les autres, qui prennent souvent l’avion pour voir la France », s’amuse Jean-Michel Rouet.

On se fait de nouveaux copains (ou pas)

Une fois les valises posées à l’hôtel, direction le centre d’entraînement, à la rencontre de ses nouveaux coéquipiers. L’accueil réservé aux Frenchies peut se révéler aussi glacial qu’un vendredi soir au Bed and Breakfast de Derby. « Les coéquipiers anglais étaient très réservés, plutôt froids », se rappelle Gérald Cid qui a surtout sympathisé avec les deux Slovaques arrivés en même temps que lui.

« Ils ne viennent pas beaucoup te voir pour aider à ton intégration. En France, on fait beaucoup plus d’efforts. »

A la cantine, on se contente donc parfois de manger avec ses copains slovaques. Et surtout, on avale n’importe quoi. La Ligue 1 a la réputation de ne pas accueillir les meilleurs joueurs du monde mais elle a un mérite : elle conforte les sportifs dans l’idée que des émincés de poulet avec du riz, c’est un meilleur repas qu’un double cheese-burger. Les Anglais en sont moins convaincus. François Grenet :

« La vision du professionnalisme est parfois étrange. La diététique, c’est “rice pudding”, oeufs brouillés et bacon le matin. Les mecs mangent des bonbons dans les vestiaires avant les matches. »

« Dans le vestiaire, il y a la télé et la musique à fond »

Lors des premiers entraînements, le dépaysement est également total. Passage obligé en France, la longue préparation d’avant saison, où les joueurs courent des kilomètres sans jamais toucher au ballon, ne fait pas partie des coutumes british.

Yohan Cabaye a été un peu étonné par ses premières journées de travail qui, quoique « très intenses et sans aucun temps mort », pouvaient prendre fin à 14h30. « A quelques minutes du match, c’est très étonnant aussi », raconte l’ancien Lillois.

« Dans le vestiaire, il y a la télé qui diffuse Sky News et la musique à fond, même pendant les discours du coach. »

« Tu prends des coups dans la tête, des coups de coude » 

Ce n’est qu’à quelques minutes du coup d’envoi, dans le couloir qui mène au terrain, que l’intensité qui caractérise les matches de Premier League commence à se faire ressentir. Les joueurs se taisent et se toisent, font comprendre à leur adversaire direct que pendant 90 minutes, il va découvrir à quoi ressemble l’enfer.

Des courses ininterrompues, des coups qui viennent de toute part, un bordel tactique à grande échelle, voilà l’enfer. Même si la présence massive des coaches et des joueurs étrangers a égratigné la tradition. Yohan Cabaye n’est pas prêt d’oublier ses premiers instants passés sur la pelouse de Saint-James Park.

« Le coup d’envoi est donné et ça part très vite tout de suite. Au bout de quelques minutes, j’espère que le rythme va se mettre à baisser. Je touche mon premier ballon, je réussis ma passe pour Joey Barton et l’intensité ne cesse pas. Alors, on trouve son second souffle et on s’accroche. »

Crâne rasé et visage taillé au couteau, William Prunier, défenseur central Panini des années 90, n’était pas, du haut son mètre 85, un aimant à câlins. En décembre 1995, il joue deux matches sous le maillot de Manchester United. Et en bave.

« Le coach Alex Ferguson ne m’avait donné qu’une consigne : “Quand tu joues défenseur central en Angleterre, tu ne dois t’occuper que d’une chose : le ballon. Surtout sur les centres.” Tu prends des coups dans la tête, des coups de coude. Il faut faire abstraction et ne jamais quitter le ballon des yeux. Même pour moi, c’était compliqué de gérer cette agressivité [rires]. »

 


William Prunier face aux joueurs de Tottenham Stuart Nethercott et Teddy Sheringham lors de Tottenham-Manchester United, le 1er janvier 1996 (Andrew Shaw/Reuters).

« Les “ Fuck off ” à l’arbitre, ça ne passerait pas en France... »

Au fil des semaines, les Frenchies finissent par s’y faire et se familiarisent avec la faune locale. Le championnat d’Angleterre est le lieu de naissance et la terre d’asile d’une catégorie (de moins en moins fournie) d’animaux curieux.

Attaquants qui jouent des coudes, milieux défensifs dont les tatouages effraient autant que les tacles, défenseurs qui n’aiment le ballon que parce qu’il est souvent proche de la cheville de l’adversaire. François Grenet :

« J’avais affronté Robbie Savage, qui jouait à mon époque à Leicester, un leader très doué techniquement mais qui mettait des coups dans tous les sens et qui insultait l’arbitre. Les “ Fuck off ” à l’arbitre, ça ne passerait pas en France... »

 

 


rise de bec entre Robbie Savage (à gauche) et Jay-Jay Okocha lors de Birmingham-Bolton, le 6 mars 2004 (Darren Staples/Reuters).

Et il y a les coaches aussi. Un paquet de managers à l’ancienne que la tactique intéresse moins que beugler sur leurs footballeurs-soldats. Et qui peuvent facilement prendre en grippe les mangeurs de grenouilles qui jouent chez eux. Autre souvenir de l’ancien Girondin :

« Quand John Gregory, un type complétement mégalo, a été nommé coach de Derby, il a écarté pas mal de joueurs étrangers de l’équipe. »

A Newcastle, l’Irlandais Joe Kinnear surnommait devant la presse le Bleu Charles N’Zogbia « Insomnia » quand il avait un coup de mou. « Pour s’imposer en Angleterre, il faut être bien entouré, ne jamais se plaindre et avoir des qualités physiques. Le Français qui compte le plus de matches en Premier League, c’est Sylvain Distin, un vrai vicelard qui joue comme un Anglais ! » ajoute Jean-Michel Rouet.

« J’ai crié à l’arbitre d’aller faire un stage en Angleterre »

Même si leurs prestations sportives n’ont pas été à la hauteur de leurs espérances, l’immense majorité de ces Frenchies racontent leur passage outre-Manche avec un grand sourire, ravis d’avoir goûté à ce qui se fait de plus passionné en Europe.

Les stades pleins à chaque match « même à Derby, alors qu’on arrivait pas à aligner trois passes » (Grenet), les supporteurs aux couleurs du club qui encouragent sans trêve à 1,50 m d’une pelouse dont ils ne sont séparés par aucune barrière, le respect du statut de footballeur et de la hiérarchie entre les joueurs.

« A Manchester, la tradition, dans le vestiaire, c’était de dire bonjour à voix haute, de serrer la main aux coéquipiers que tu connais le mieux et de boire le thé. Là, je vois mes joueurs : ils se tapent tous la main deux fois. Parfois ils se tapent même le coude. »

Depuis le mois de mai, William Prunier entraîne Colomiers, en quatrième division. Et à Colomiers, ça checke grave. Quinze ans après sa brève aventure anglaise, l’ancien Auxerrois en ressent souvent la nostalgie.

« Pas plus tard que le week-end dernier, pendant le match des mes joueurs, l’arbitre sifflait tout le temps. Je lui ai crié d’aller faire un stage en Angleterre. »

Si possible à Derby, un après-midi d’octobre, avec Robbie Savage.

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Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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