Le juge star Garzon joue sa carrière face à ses pairs

Publié le 27 Février 2010

(De Madrid) Ses enquêtes sur les crimes du franquisme, le terrorisme d'Etat et la corruption lui ont valu des ennemis de tous bords. Aujourd'hui, c'est la magistrat Baltasar Garzon qui se voit forcé de clamer son innocence. Et il pourrait bien, paradoxalement, être le premier condamné de l'histoire dans le dossier des disparus du franquisme.

Dans les pages du quotidien El País, il déclarait vendredi :

« Je continuerai, tant que je le pourrai, à travailler pour la justice. Je ne partirai pas. Je suis innocent et je vais le démontrer. »

C'est l'un de ses rares commentaires publics sur une tempête judiciaire qui pourrait conduire à une suspension imminente dictée par ses supérieurs, le temps que la justice tranche sur les trois plaintes déposées coup sur coup à son encontre. Son avocat, Gonzalo Martinez Fresneda :

« La charge symbolique d'une suspension, même temporaire, serait si lourde qu'elle mettrait fin définitivement à sa carrière de juge. Mais une telle décision peut se produire de manière imminente. »

Le juge irrite ses confrère depuis des années

Trop zélé et trop médiatique, le magistrat espagnol le plus célèbre hors de ses frontières dérange nombre de ses confrères plus discrets. Chez ses partisans, on explique :

« Ses soucis actuels avec la justice naissent d'une antipathie viscérale plus que de questions d'idéologie. »

Une irritation puissante qui aurait conduit les juges du tribunal suprême à juger recevables ces plaintes contre l'avis, à chaque fois, du parquet.

La plus symbolique d'entre elles comporte cependant un clair motif politique. Le juge Garzon est en effet visé par trois mouvements proches, ou clairement, d'extrême droite -le syndicat Mains Propres, la Phalange espagnole et le groupuscule Liberté et Égalité- qui l'accusent de « prévarication » pour avoir lancé une enquête sur les crimes commis pendant la guerre d'Espagne et les premières années du franquisme.

Ce qui revient à dire qu'on lui reproche d'avoir accepté d'enquêter, à la demande de familles de disparus, tout en sachant, entre autres, qu'il n'en avait pas la compétence -lesdits crimes auraient été absous par un loi d'amnistie votée en 1977, et qu'il y avait de toutes façons prescription, plus de soixante-dix ans après les faits.

Garzon : premier condamné dans le dossier des crimes franquistes ?

La prévarication implique également en Espagne qu'un juge émette une décision « absurde » qui ne peut être défendue par aucun argument juridique. Comme, selon ses accusateurs, lorsque le célèbre magistrat a réclamé les actes de décès de grands dignitaires franquistes morts depuis des lustres, y compris celui du Caudillo lui-même, pour vérifier s'ils étaient bien morts.

S'il est jugé coupable, il sera expulsé de son tribunal de l'Audience nationale et ne pourra plus exercer pendant entre douze à vingt ans.

Tous ces arguments sont rejetés en bloc par ses défenseurs, qui s'appuient notamment sur les conventions internationales signées par l'Espagne.

Les crimes franquistes ayant été commis dans un « contexte de crimes contre l'humanité » et les disparus enterrés dans des fosses communes n'ayant jamais été retrouvés et identifiés, la loi d'amnistie et la prescription ne tiennent pas, affirment-ils (l'acte de disparition forcée serait encore en cours, puisqu'ils n'ont pas été localisés, explique-t-on.)

De nombreux cas, certains menés par le juge Garzon lui-même, qui s'est justement rendu célèbre hors de ses frontières en ordonnant l'arrestation du Chilien Augusto Pinochet à Londres, vont dans ce sens.

D'autres grands magistrats internationaux, tel que l'ancien procureur du tribunal pénal international, Carla del Ponte, pourraient ainsi témoigner en sa faveur pour empêcher l'ouverture d'un procès, à condition que le tribunal suprême accepte la requête des avocats de Garzon.

El País dénonce « l'acharnement » du tribunal suprême

Le magistrat est également mis en cause pour avoir classé sans suite un dossier concernant le président de la grande banque espagnole Santander qui avait auparavant accepté de financer des séminaires organisés par Baltasar Garzon à l'Université de New York.

Le Tribunal suprême a enfin accepté jeudi de traiter une troisième plainte l'accusant cette fois d'avoir ordonné des écoutes illégales sur les conversations des avocats et leurs clients incarcérés dans le cadre d'une ample affaire de corruption qui secoue l'Espagne depuis un an et touche le premier parti de l'opposition.

La décision des sages risque cette fois d'invalider la totalité du dossier alors que le bien-fondé des écoutes est ici soutenu par un autre juge d'instruction chargé aujourd'hui d'une partie de l'enquête.

Mais l'avalanche de plaintes n'est pas le seul soucis du magistrat. Alors que l'on attend de savoir si les procès auront bien lieu, il court le risque, fatal pour sa carrière selon son défenseur, d'être suspendu par les juges du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, qui fait aussi office de « conseil de discipline » de la magistrature.

Ils en étudient en ce moment l'opportunité puisqu'il est mis en cause dans trois dossiers alors que cet organisme a plutôt coutume d'attendre que les juges impliqués soient assis sur le banc des accusés, voir jugés coupables, avant d'envisager leur suspension, assurent les partisans de la théorie du « Haro contre Garzon ».

Le quotidien El Pais n'a en tout cas pas hésité vendredi à parler « d'acharnement » pour qualifier les décisions du tribunal suprême sur les trois plaintes qui viseraient, selon son éditorial, à se « débarrasser » du juge-star, apparemment victime aujourd'hui de ses nombreuses inimitiés.

 

Ailleurs sur le Web
"La peau du juge Baltasar Garzon" sur LHumanite.fr

Source  Rue89.com

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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