Le secret de l'abbaye de Bonnecombe (12) : un ancien religieux jugé pour pédophilie

Publié le 17 Décembre 2011


Auteur    Yann Saint-Sernin
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L'ex-moine Pierre-Étienne Albert a reconnu 57 agressions sexuelles sur mineurs. Il comparaîtra demain à Rodez

 Le père Jean-Baptiste Tison, ici à Bonnecombe, avait alerté sa hiérarchie sur le comportement de Pierre-Étienne Albert. photo y. S.-S.

Le père Jean-Baptiste Tison, ici à Bonnecombe, avait alerté sa hiérarchie sur le comportement de Pierre-Étienne Albert. photo y. S.-S.

Au fond de la vallée du Viaur, dans l'Aveyron, la brume semble s'accrocher aux toits de l'abbaye de Bonnecombe. Comme un voile supplémentaire sur la communauté catholique des Béatitudes que l'abbaye cistercienne abrite depuis 1998. Jusqu'en 2003, une quarantaine de fidèles, religieux et laïques vivaient dans l'immense bâtisse entourée d'arbres et reliée à une petite route par un pont. Le « pont du Diable ».

Aujourd'hui, ils ne sont plus que quatre. Un prêtre et trois laïques. Exclus de la communauté. Et, estiment-ils, tenus en marge de l'Église. Témoins d'un douloureux épisode que l'institution religieuse se serait bien dispensée de laisser apparaître au grand jour.

Ici vécu Pierre-Étienne Albert. L'ex-moine de la communauté répondra demain devant la justice des hommes à Rodez pour une trentaine d'agressions sexuelles sur mineurs. Le procès devrait durer deux jours.

Dans une bicoque en pierre au confort rudimentaire et située derrière l'imposant édifice aveyronnais, Murielle Gauthier souffle. Pour elle, le procès sera l'aboutissement de onze ans de combat. Arrivée en 2000 à Bonnecombe, elle n'était que « stagiaire ». Pierre-Étienne est le chantre, responsable de la liturgie. Une vedette parmi les vingt maisons françaises de la communauté. Il est l'un des premiers « guéris » de la drogue par Ephraïm, le fondateur des Béatitudes, grand adepte des méthodes psycho-spirituelles et révoqué par l'Église en 2007, notamment pour des affaires de mœurs. « Dès le début, on vous fait perdre tous vos repères. C'est très dangereux », explique la femme âgée d'une trentaine d'années.

« Délivrer du diable »

Rapidement, le comportement de Pierre-Étienne va l'interroger. Tremblante, elle le prend à part. « Je lui ai demandé s'il avait un problème avec les enfants. Il est devenu blême. Il a acquiescé, puis il s'est muré dans le silence. » La jeune femme alerte le « berger » de la communauté, le père Jean-Baptiste Tison. « J'ai averti le supérieur de la communauté, le père François-Xavier Walays. Quelques jours plus tard, sa réponse m'a sidéré. Il m'a dit que la Vierge lui avait dit que Murielle devait quitter Bonnecombe », explique le religieux. Le prêtre refuse. Murielle aussi. « Un émissaire des Béatitudes a imposé que Murielle soit tenue à l'écart », poursuit le père Jean-Baptiste. La femme restera un an en marge de la maison. « Personne ne devait m'adresser la parole. J'étais interdite de messe », explique-t-elle. Dehors, les religieuses font des incantations pour la « délivrer du diable ».

Mais Pierre-Étienne s'attache à la femme qui connaît son lourd secret. En 2001, le moine est convoqué à Avranches devant un juge d'instruction suite à une plainte pour attouchement. À sa demande, Murielle et le père Jean-Baptiste l'accompagnent. « Dans la voiture, je lui ai dit : s'il y en a d'autres, c'est le moment de le dire », se souvient Murielle. En sortant du palais de justice, le moine lâche : « J'ai donné 15 noms au juge. » L'affaire n'aura pas de suite. Les faits sont prescrits ou hors de la juridiction. Le parquet ne poursuivra pas.

Pierre-Étienne est envoyé dans le Dauphiné. Il est en contact quotidien avec Murielle, qui le somme de voir un psychiatre. Le moine est en proie à de violentes angoisses. Le lieu de vie se trouve à 50 mètres d'une école. « J'ai alerté la bergère de la maison. Je pense qu'elle était dépassée », explique Jean-Baptiste Tison.

En septembre 2003, les membres de la communauté de Bonnecombe sont répartis dans d'autres maisons, officiellement pour des raisons financières. Seuls restent Murielle, le père Tison et deux autres proches.

La lettre de Pierre-Étienne

Puis, en 2003, Pierre-Étienne réintègre l'abbaye. « Il était comme un enfant, il fallait le surveiller sans cesse pour qu'il ne soit pas en contact avec des mineurs », continue le religieux. Mais en 2007, Pierre-Étienne craque. « Il y en a eu d'autres ? » demande Murielle. « Beaucoup », répond-il. Pierre-Étienne s'enferme dans une pièce. Il rédige une liste détaillée de 57 victimes entre 1986 et 2000, réparties dans de nombreuses maisons de la communauté. Murielle envoie le dossier au procureur. Et aux autorités des Béatitudes.

Quelques jours plus tard, Pierre-Étienne écrit une longue lettre au Vatican. Il y résume son histoire. Et mouille sa hiérarchie. Selon le moine, celle-ci connaissait sa maladie et pour certains, bien avant son arrivée à Bonnecombe en 1998. « Il n'y a eu aucune enquête canonique », se révolte Murielle. « L'avis de mes supérieurs était que je ne fasse rien, que je ne parle pas et que je ne dise aucun nom », écrit le moine au Vatican. Au cours de son audition, Ephraïm a reconnu avoir prononcé cette phrase : « Ne rajoute pas du mal au mal, il faut éviter de parler de tes supérieurs, tu ne voudrais pas qu'ils fassent 18 mois de prison ferme, la justice des hommes n'est pas celle de Dieu. »

L'évêque cité comme témoin

Les quatre supérieurs de la communauté des Béatitudes ont été placés sous le statut de témoin assisté. « Si des défaillances s'avéraient établies » de la part des anciens responsables, « elles sont à remettre dans le contexte de non-préparation des esprits et de la société face au drame de la pédophilie avant l'affaire d'Outreau », indique la nouvelle direction des Béatitudes.

Dans son ordonnance, la juge a estimé que « les principaux dirigeants de la communauté avaient connaissance de l'attirance de Pierre-Étienne Albert pour les enfants mais aussi de faits concrets. Pour autant, ils n'ont pas pris en compte la gravité réelle des faits et ne les ont pas dénoncés aux autorités compétentes, optant pour un règlement communautaire de la difficulté. Il est permis de penser que de nombreux faits auraient pu être évités ». Les faits de non-dénonciation étant prescrits, aucun ne sera poursuivi.

L'information est-elle remontée plus haut ? Dans sa lettre, le moine déclare avoir rencontré en 2001 l'archevêque d'Albi, Mgr Pierre-Marie Carré. Une version confirmée par Murielle, elle aussi présente. « Il lui a dit : ''je veux parler de ma pédophilie''. L'archevêque a répondu : ''je ne veux pas parler de ça''. » Ce dernier se défend aujourd'hui d'avoir couvert tout acte de pédophilie. Joint par téléphone, un membre de l'entourage du religieux confirme l'entrevue : « Ils se sont rencontrés quelques minutes sur le parking de Blagnac. L'archevêque n'a pas voulu discuter avec lui, car la question était déjà entre les mains de la justice et il ne voulait pas interférer, ni être pris au piège du secret de la confession », explique ce cadre de l'archevêché.

Me François-Xavier Berger, l'avocat d'une partie civile, a néanmoins fait citer Mgr Carré comme témoin. « Son témoignage peut être déterminant pour comprendre ce qui s'est passé. Où se plaçait-il dans la chaîne de commandement ? » questionne l'avocat.

Par lettre, le 9 mai 2008, les quatre résidents de Bonnecombe se sont vus privés de leurs droits d'engagés à la communauté suite à la « médiatisation des aveux de Pierre-Étienne ». Jean-Baptiste ne s'est vu assigner aucune fonction. Et le 30 décembre 2010, Mgr Le Gall, archevêque de Toulouse, demande au groupe de se séparer : « Il faut en arriver là. Je ne vois pas comment votre communauté pourrait être reçue ailleurs. »

Sollicités, aucun ancien responsable de la communauté n'a donné suite.

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Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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