Le « walk of shame » : cette (très) longue marche post-coïtale

Publié le 27 Juin 2011

Une rue de Paris la nuit, porte d'Orléans (foto_blog/Flickr/CC)

Il y a trois semaines, lors d'un déjeuner chez des amis, la jeune Morgane (tous les prénoms ont été changés), 20 ans, qui fait ses études dans une université anglaise, raconte à table les dernières anecdotes de son campus. Au dessert, l'une d'entre elles, nous fait beaucoup rire et encore dans la journée, en y repensant.

Son amie Mélanie s'est rendue à la soirée de fin d'année universitaire habillée de façon supra-suggestive – les vacances, ça se fête. Talons très hauts, décolleté jusqu'au nombril, jambes trois-quart nues. Madonna, période Erotica.

Ivre – les vacances, ça se fête –, Mélanie est rentrée un mec sous le bras, sans repasser par les vestiaires. Un oubli. Son manteau et son sac y sont restés. Ce soir là, elle a donc juste son portable sur elle, dans une poche.

Les pieds vernis et la gueule défaite

Après avoir fait l'amour (on doute que l'expression soit appropriée ici), dans sa chambre d'étudiant à lui, Mélanie sait qu'elle n'a pas envie de passer la nuit chez cet inconnu. Oui, c'est un inconnu, maintenant elle le réalise. Elle se tire : allez salut, à bientôt, hein.

Il est 6 heures du matin. Au contact du froid, l'acuité revient d'un coup sec. Mélanie réalise qu'elle n'a rien sur elle. Ni les clés de sa résidence. Ni argent. Elle s'agrippe à son portable. Son salut.

Elle passe dix coups de fils à ses « roommates ». Mais elles dorment comme des loirs immunodéficients, forcément – la fin d'année, ça se fête. C'est la catastrophe.

Mélanie seule dans le froid, les pieds vernis et la gueule défaite, ére sur le campus. A 9 heures, elle échoue à la cafétéria : elle ressemble à une star déchue et alcoolique qui ne retrouverait plus sa maison.

L'une de ses copines finira par se réveiller. Morgane termine l'anecdote par un : « Mélanie a vécu le “walk of shame” le pire de sa vie ». Le quoi ? « Walk of shame. » Ah oui, oui, bien sûr (on fait semblant de connaître l'expression pour ne pas passer pour une ringarde).

Le « walk of shame » inspire la pop culture américaine

L'expression est très connue dans les fac anglaises et américaines. C'est probablement dans ces dernières qu'elle a été inventée (en référence au « walk of fame », la promenade étoilée d'Hollywood). Il fallait bien un mot pour décrire ce phénomène bizarre : quand à l'aube, des dizaines d'étudiants circulent dans les couloirs des « dorms », les cheveux emmêlés et l'œil vide.

Le « walk of shame », c'est la marche post-coïtale, le trajet qui sépare l'appartement de son partenaire sexuel du sien.

A l'université de Connecticut, l'expression a inspiré une chanson « a cappella » sur un air de Simon & Garfunkel chantée par un groupe d'étudiants. Et un clip amateur non identifié.

Sur Internet, on trouve des kits walk of shame : celui d'Emily de Bask University, présenté sur son « vlog » et d'autres à 35 dollars (avec la robe en coton taille unique). Et sur Amazon, toutes sortes de « guides de survie » pour rester digne ces matins-là.

Quand l'affaire DSK éclate, le Daily News publie une photo de l'homme politique en pleine « perp walk » (marche du suspect) avec l'expression walk of shame écrite en grosses lettres blanches.

Le lendemain d'Halloween, le double walk of shame

L'expression est entrée dans le patrimoine de la « pop culture » américaine. On la croise dans la série « How I Met Your Mother ». Beaucoup de Français l'ont connu comme ça. (Voir la vidéo)


On en voit aussi dans les « teenage movies » de seconde zone (« Sorority Boys »), ou dans les talk shows satiriques. Par exemple, dans son Daily Show, John Stewart présente le concept de « double walk of shame » que l'on peut traduire « walk of shame au carré » : celle qui a lieu le lendemain de la fête d'Halloween.

Les sous-vêtements sont sales. Les chaussettes humides

Pourquoi la honte ? D'abord pour des raisons pratiques. Vous l'aurez compris, celui ou celle qui fait son walk of shame a découché. Une fois dans la rue, il ou elle est habillé de façon inadéquate (les filles souvent encore plus que les garçons). Les sous-vêtements sont sales. Les chaussettes humides. « Le sperme coule entre les jambes », ajoute élégamment une trentenaire anonyme.

Marion, qui raconte sa vie amoureuse sur un blog, est plus polie :

« Vous pouvez toujours squatter sa douche, mais il n'aura ni eau micellaire, ni crème de jour, ni lisseur à cheveux, ni votre fond de teint “make-up for ever” qui s'applique au pinceau. Rien, que dalle, nada, pas de quoi être présentable. »

Puis au téléphone, elle raconte :

« Moi le matin, comme j'habite dans la banlieue lyonnaise, je devais prendre le bus de 10 heures pour rentrer chez moi. J'étais en mini-short à talons et j'avais l'impression que les vieilles dames et les mères de famille me regardaient bizarrement. Je ne sais pas si c'était le cas. »

Celui qui vit le walk of shame est en léger état de paranoïa, c'est normal.

Ça s'assume, et ça peut même devenir le « walk of pride »

Honte aussi, parce que dans les cultures les plus puritaines, on n'assume pas : en nous voyant, les gens peuvent imaginer ce qu'on a fait toute la nuit.

Mais la plupart des Françaises que j'ai interrogées ne voyaient pas très bien ce que le mot « honte » venait faire là-dedans.

Elles assument très bien cette balade matinale et ce qu'elle implique. Quelques-unes adorent ça, même. Et parlent de « walk of pride » dont les icônes pourraient être Audrey Hebpurn dans l'ouverture de Breakfast at Tiffany's (sublime dans les rues de New-York en robe longue et collier) ou cette jeune femme en tenue de soirée dans le métro parisien, en 1947.

Ces filles que j'ai interrogées préfèrent mille fois marcher seule à l'aube que d'inviter un mec chez elle. Comment s'en débarrasser après ?

« Pas besoin de s'accrocher au mec après, comme un panda »

Chez Eloise, 27 ans, le walk of shame procure en fait un sentiment de liberté :

« Le walk of shame est le signe qu'on est allé chez l'autre, pas que l'inconnu a squatté son lit douillet.
Ça, pour moi, c'est intolérable parce qu'une fois qu'il roupille dans mon
lit, c'est impossible de le déloger. Or, je n'aime pas dormir avec l'inconnu, ou le plan cul.

Ça surprend les mecs, qui, bizarrement, nous considèrent encore comme des romantiques qui ont besoin de s'accrocher à eux toute la nuit après avoir baisé, comme des pandas à leur tronc de bambou.

Sortir en pleine nuit de chez un mec avec qui je n'aurai plus
jamais affaire me procure un sentiment de liberté. »

Sa première expérience l'a fait encore rire :

« Je crois que mon premier walk of shame remonte à ma première fois. Des l'adolescence, j'ai compris que la vision romantique de la première fois avec son petit copain de lycée inexpérimenté dans le lit des parents qui sont au théatre, c'était pas pour moi.

Un soir, dans un bar, je rencontre un groupe d'étudiants en médecine. L'un d'entre eux etait beau.

Je suis rentrée le lendemain. Le problème, c'est qu'à cette âge-là, le walk of shame n'est pas discret. Je suis rentrée fraîche comme une rose (mais une qui aurait été coupée trois semaines avant et qu'on n'aurait pas arrosée), le maquillage flou, les cheveux en pagaille, le cerne violet bien épanoui…. pour retrouver ma mère avec qui je partais en voiture en Espagne en tête à tête pendant une semaine. »

Sylvie, la quarantaine, se souvient avoir volé quelques billets dans les poches de son amant de la nuit (qui ronflait) pour rentrer chez elle en taxi. Elle le raconte, encore réjouie par son insolence. Pas du tout honteuse.

Quand le trajet retour tourne au walk of dépression

Mais mieux vaut aller pas trop mal pour encaisser le walk of shame. Il peut être impitoyable : l'après orgasme, l'aube et ses questions existentielles, la solitude. Anaïs :

« Tout dépend du mec et de comment ça s'est passé. Si tu t'es sentie comme une chose, pas respectée, que le mec n'a pensé qu'à lui, que ce n'était pas un échange… tu te sens blasée et tu fais un peu le bilan de ta vie. »

Sophie se souvient de ce mec qui n'a même pas fait semblant de prendre son numéro le matin, et qui n'avait pas l'air intelligent à la lumière du jour. En minijupe et talons hauts de 10 cm dans le métro, elle riait de désespoir et d'autodérision. En rentrant, elle a trouvé un message de lui sur Facebook, et ça a un peu regonflé son ego.

Une autre se rappelle qu'un jour elle s'est mise à pleurer dans la rue, sans raison, au milieu des cadres dynamiques frais en costard cravate et tailleur uni. Elle se souvient : « L'alcool, la fatigue, j'ai eu un coup de tristesse. Dans ces moments-là, ça sort tout seul. »

Les hommes aussi ont leur walk of shame

Les garçons aussi peuvent mal le vivre. Ils sont plus touchés par la dimension psychologique du « walk of shame » (le côté propreté et vêtements inadéquats les touche moins, on l'a déjà dit). Paul, 34 ans, voyait une fille régulièrement qu'il n'aimait pas vraiment. Pudique :

« A chaque fois que je sortais de chez elle, j'avais le moral dans les chaussettes. Conscient que je n'aimais pas cette fille et que j'étais venu pour des mauvaises raisons. »

Tandis que Bixente raconte et c'est peut-être l'une des meilleures anecdotes :

« En Espagne, hyper bourré, plein d'absinthe, je chope une
meuf pas belle, grosse. Je passe la nuit chez elle.

Le lendemain matin, je me barre vite et sur le pas de la porte, elle me tend mon portable qui est tombé de la poche de mon jean's et un billet de 50 euros. Pendant tout le chemin du retour jusqu'à chez moi, je me demande d'où sort ce putain de billet, et je me suis douché deux fois, j'étais pas tres bien, j'avais un peu honte. »

Photo : une rue de Paris la nuit, porte d'Orléans (Foto_blog/Flickr/CC).

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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