Les Etats-Unis d’Obama restent la cible privilégiée d’Al-Qaida

Publié le 30 Décembre 2009


         
 

La rapidité inhabituelle avec laquelle Al-Qaida dans la péninsule Arabique a revendiqué l’attentat manqué de Detroit démontre la fierté de l’organisation à être parvenue à infiltrer un agent aux Etats-Unis et à avoir presque failli meurtrir, pour la première fois depuis le 11 septembre 2001, les "croisés" américains sur leur sol. La revendication illustre aussi, comme tous les messages du commandement central d’Al-Qaida depuis un an, d’Oussama Ben Laden ou d’Ayman Al-Zawahiri, le fait que l’ennemi principal de la mouvance djihadiste est le président américain, Barack Obama.

Barack Obama a demandé des comptes, mardi 29 décembre, à ses services de renseignement après l’attentat manqué de Detroit. "Un échec du dispositif s’est produit, et je considère que c’est totalement inacceptable", a-t-il affirmé.
Le président américain a souligné que le suspect, Omar Farouk Abdulmutallab, avait été autorisé à prendre l’avion alors que son père avait alerté la CIA de la radicalisation de son fils. "Ces alertes auraient dû déclencher des signaux, et le suspect n’aurait jamais dû être autorisé à monter à bord", a remarqué M. Obama. Les enquêtes préliminaires ont débouché sur de "graves inquiétudes" et mis en évidence des "déficiences", a reconnu le président. "C’est mon devoir de faire en sorte que nos services de renseignement, de police et de sécurité nationale, et leurs membres, travaillent avec efficacité et rendent des comptes."(AFP.)

Frapper l’Amérique durant la première année au pouvoir de Barack Obama, de surcroît le jour de Noël, aurait eu un retentissement incroyable parmi les "combattants de la foi", et évidemment bien au-delà de la planète djihadiste.

L’ennemi est M. Obama, et pas uniquement parce qu’il préside le pays ennemi : il est aussi l’ennemi parce qu’il est une menace, qu’il a entamé son mandat en prétendant vouloir mener une politique radicalement différente de celle de son prédécesseur, George Bush, dont les choix et les paroles furent de véritables dons du ciel pour les chefs et inspirateurs du djihad international.

Certes, le président américain a probablement rassuré les dirigeants djihadistes, ces derniers mois, par sa décision d’intensifier la guerre américaine en Afghanistan, et par le fait qu’il n’est pas parvenu à imposer ses vues à Israël sur le conflit avec les Palestiniens et la colonisation juive en Cisjordanie. Mais Barack Obama demeure néanmoins encore incroyablement populaire à travers le monde.

De nombreux musulmans ont été marqués par son discours du Caire du 4 juin, sa main tendue à l’islam. Les décisions d’interdire la torture, de fermer la prison de Guantanamo, d’entamer le retrait militaire d’Irak ont également été saluées. Le nouveau Prix Nobel de la paix a, malgré l’Afghanistan et la Palestine, une aura qui incite sans doute moins de jeunes islamistes à frapper les Etats-Unis qu’à l’époque de M. Bush.

Le chef d’Al-Qaida, Oussama Ben Laden, disparu en décembre 2001 au Waziristan pakistanais et plutôt avare de ses interventions, a compris le danger et accru depuis un an la fréquence de ses messages. Quel que soit le sujet qu’il choisit d’évoquer, de l’Afghanistan à la Somalie en passant par Gaza, il veille à ce que sa cible principale soit M. Obama. Il adapte aussi son calendrier, comme lorsqu’il a enregistré un message destiné à être diffusé juste avant que le président américain prononce son discours du Caire.

Les Yéménites d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique, proches de Ben Laden qui est lui-même d’une famille saoudienne aux origines yéménites, et qui furent très présents dans les camps afghans d’Al-Qaida avant le 11-Septembre, avaient participé aux attentats djihadistes dès l’époque de Bill Clinton (contre le navire de guerre américain Cole en octobre 2000 à Aden). Ils ont une nouvelle fois fait passer le message : les présidents changent mais l’homme de la Maison Blanche reste l’ennemi, le chef des "croisés", le premier allié des "sionistes".

Dans son dernier message audio, le 14 décembre, Ayman Al-Zawahiri, numéro deux d’Al-Qaida, a de nouveau ciblé Barack Obama, dont l’objectif serait de "nous asservir, nous humilier, occuper nos terres, nous enlever nos richesses et combattre notre religion". Il a qualifié sa politique proche-orientale de "campagne croisée et sioniste".

Le communiqué de revendication du 28 décembre d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) illustre également cette rage à combattre les Etats-Unis : "D’ici, nous disons aux Américains : du moment que vous soutenez vos dirigeants et que vous vous tenez à leurs côtés pour tuer nos femmes et nos enfants, réjouissez-vous de ce qui vous fera mal. Nous avons préparé pour vous des hommes qui aiment la mort autant que vous aimez la vie. Avec la bénédiction d’Allah, nous viendrons à vous d’où vous ne nous attendez pas."

Même si l’attentat de Detroit a échoué, l’épisode est un succès pour Al-Qaida dans la péninsule arabique. Basée au Yémen, née en janvier 2009 de la fusion des branches yéménite et saoudienne d’Al-Qaida, l’AQPA se signale pour la première fois hors de ses frontières. Elle n’avait encore jamais envoyé un djihadiste à l’étranger, fronts afghan, pakistanais et irakien mis à part.

Jusqu’à présent, les agents du djihad international ayant réussi à commettre des attentats en Occident n’étaient venus, quelle que soit leur nationalité et quelles que soient leurs aventures sur les fronts afghan ou irakien, que de deux pays : l’Algérie et le Pakistan. Le Yémen, où l’auteur de l’attentat manqué, Omar Faouk Abdulmutallab, affirme avoir reçu les explosifs d’Al-Qaida, peut désormais être ajouté à la liste des sanctuaires et points de départ de djihadistes ayant pour mission de frapper aux Etats-Unis ou en Europe.

Joseph Lieberman, qui préside la Commission de la sécurité intérieure au Sénat américain, a résumé ce que beaucoup pensent à Washington : "L’Irak est une guerre d’hier. L’Afghanistan est celle d’aujourd’hui. Si nous n’agissons pas de façon préventive, le Yémen sera la guerre de demain."

Voisin d’une Arabie saoudite où Al-Qaida n’est pas parvenue à s’implanter durablement, pays le plus pauvre du Moyen-Orient, en proie à une guerre au nord entre l’armée et les rebelles zaydites (une forme particulière de chiisme) et à des tensions séparatistes au sud, le Yémen est depuis longtemps une base idéale pour Al-Qaida.

Un autre aspect de la revendication rapide et précise d’Al-Qaida pourrait d’ailleurs être d’entraîner les Etats-Unis dans une aventure militaire au Yémen. Frappée dans son sanctuaire pakistanais cette année, notamment par la campagne de raids des drones de la CIA, peu voire pas présente sur le front afghan face à l’OTAN, marginalisée en Irak depuis 2007 par le retournement de la guérilla sunnite, Al-Qaida pourrait rêver d’un nouveau terrain d’affrontement en péninsule Arabique.

Il est pourtant peu probable que M. Obama se laisse entraîner dans une telle aventure. Il a ordonné le retrait de l’Irak et n’a envoyé des renforts en Afghanistan que sous la pression de ses généraux. Il reste a priori l’homme qui veut se concentrer sur le combat contre Al-Qaida. Il a promis, lundi, de "continuer à intercepter, détruire et vaincre les extrémistes violents qui menacent [les Etats-Unis], qu’ils soient d’Afghanistan, du Pakistan, du Yémen ou de Somalie, ou de partout où ils préparent des attaques contre le sol américain".

De même qu’il a ordonné l’intensification de la "guerre secrète" au Pakistan, cœur et sanctuaire d’Al-Qaida, Barack Obama a discrètement augmenté l’effort antiterroriste au Yémen. Les forces spéciales américaines entraînent des unités yéménites, et la CIA a renforcé sa présence et ses opérations. Les raids menés les 17 et 24 décembre par les forces de Sanaa contre des bases d’Al-Qaida auraient été inspirés, voire coordonnés par les services spéciaux américains. La guerre de l’ombre au Yémen est déjà une réalité.

 

Auteur Rémy Ourdan
 Source lemonde.fr
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Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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