Les stradivarius livrent (une partie de) leur secret

Publié le 16 Décembre 2009

Violon "Le Tua"

Les célèbres violons fabriqués par Antonio Stradivarius sont nimbés d'un halo de légendes, dont celle du vernis qui les enrobe et auquel a souvent été attribué leur sonorité exceptionnelle. Après des années de recherches, la composition de ce vernis vient d'être révélée. Surprise !

Une blague court en Bretagne depuis longtemps : « On connaît enfin le secret des menhirs : ils sont en pierre ». Après quatre années d'études, on peut en dire autant du vernis qui recouvre les stradivarius : c'est un vernis. Du type de celui qu'utilisaient tous les artisans de l'époque.

Pour arriver à cette conclusion, une équipe de douze chercheurs français et allemands coordonnée par Jean-Philippe Echard, chimiste au laboratoire du Musée de la musique de Paris, a mis en oeuvre des moyens colossaux : le synchrotron français de Saclay (le plus récent au monde), l'Institut des sciences de Dortmund et trois laboratoire du CNRS.

L'enjeu était de taille : personne jusqu'à présent n'était parvenu à livrer la formule exacte du fameux vernis.

Des instruments à la sonorité jamais égalée

Les cinq cobayes ont été choisis parmi des instruments conservés au Musée de la musique de Paris. Ils correspondent à trente ans de la carrière d'Antonio Stradivarius. Pour comprendre l'acharnement à percer le mystère des stradivarius, il faut le mesurer à l'aune de la valeur esthétique et marchande de ces instruments jamais égalés, quelles qu'en aient été les multiples tentatives.

Douce, chaude, profonde, puissante, chatoyante : les qualificatifs abondent pour décrire leur sonorité unique. Unique au point que les stradivarius sont devenus des produits de placement aussi sûrs que l'or : aux enchères, ils atteignent facilement le million d'euros, certains allant jusqu'à trois.

Tel le Sancy, le stradivarius de 1713 sur lequel joue Ivry Gitlis dans une pièce de Paganini. (Voir la vidéo)


Mille violons que s'arrachent les virtuoses

Même s'il était fier de son travail, le jeune Antonio Stradivari (1644-1737), apprenti à Cremone chez le maître Nicolo Amati, n'en aurait certainement pas cru ses oreilles… Dans cette ville de Lombardie - où le climat est « idéal pour le séchage des vernis, ni trop chaud, ni trop froid, ni trop sec, ni trop humide » d'après le célèbre spécialiste Etienne Vatelot - fleurissent des dynasties de luthiers. Les Guarneri, Amati, Stradivari…

La vraie naissance d'Antonio date de 1655, année où il fabrique seul son premier violon qu'il signe « Stradivarius », sur une étiquette collée au fond de l'instrument. Il a latinisé son nom comme le faisaient alors les artistes. Cet instrument princeps sera suivi par plus de mille, que s'arrachent les virtuoses, princes et mécènes de l'époque. Aujourd'hui, il en reste environ 650.

Antonio Stradivarius dans son atelierLe vieil Antonio (il meurt à 93 ans, dans son atelier) a toujours refusé de livrer la formule de son vernis, ni d'ailleurs quoi que ce soit sur ses instruments. Depuis trois siècles, les spéculations sur l'origine du caractère unique des stradivarius sont donc allées bon train.

Sur le vernis se focalisent toutes les légendes

L'essence des bois utilisés (l'érable et l'épicéa, que Stradivari appelait l'« arbre à violons ») a fait l'objet de nombreuses hypothèses. La première est le « petit âge glaciaire » qu'a connu l'Europe à l'époque et qui a ralenti la croissance des arbres. Ce phénomène a produit un bois plus dense et plus résistant. Une qualité essentielle à une belle sonorité.

La seconde est le « pesticide » utilisé par le luthier pour protéger ses instruments des parasites, et qui avait altéré la nature du bois. Un simple hasard, donc.

Restait à faire avouer sa vérité au vernis, qui résistait à l'examen et sur lequel s'est focalisée la légende. Il vient de livrer sa formule. Pour y parvenir, les chercheurs ont prélevé sur chaque instrument des « miettes » de vernis.

Ils ont d'abord découvert l'existence de deux couches de vernis. La première couche - la base - est un simple vernis à l'huile qui pénètre légèrement le bois. La deuxième est un mélange de cette huile et de résine de pin auxquels sont incorporés des pigments utilisés en peinture.

Coupe du vernis du "Provigny", 1716

Et c'est la surprise : Antonio Stradivari intégrait des rouges différents, ceux-là mêmes qui ont donné leurs légendaires couleurs aux stradivarius. Rien à voir avec l'oreille, tout à voir avec l'œil.

Jean-Philippe Echard, le chimiste maître d'œuvre du projet, détaille sa découverte :

« Moi ce qui m'a surpris, c'est de tomber exactement sur la même base de vernis, alors que les instruments analysés ont été fabriqués sur trente ans. Les seules variations sont dans la nature des pigments. Ceux-ci sont les mêmes qu'utilisaient Titien ou Veronese pour faire leur glacis rouge. Stradivarius voulait très consciemment que ses violons soient de cette couleur. »

Stradivarius et Stravinsky, même combat

L'explication de cette prodigieuse sonorité n'est-elle alors pas multiple ? Les secrets ne sont-ils pas légion ? Climat, nature du bois, de la colle (pas encore analysée), vernis, génie propre de l'artisan… Jean-Philippe Echard répond :

« Effectivement, de multiples paramètres ont contribué à cette réussite. Il y a bien sûr les matériaux, mais aussi le geste unique du luthier. La chimie nous renseigne sur la nature des matériaux, qui sont simples, mais pas sur le talent de l'artisan, qui est complexe… Si on connaît aujourd'hui le caractère des ingrédients, on ne sait pas comment Stradivari est parvenu à fabriquer un tel vernis. Ce mystère reste entier. »

Jean-Philippe EchardUne certitude : le luthier de Cremone n'était pas seulement un artisan exceptionnel qui a poussé son art jusqu'à la perfection, il était aussi un pur esthète. Qui aurait pu imaginer qu'il rejoindrait par delà les siècles la conviction de Stravinsky pour qui « il ne suffisait pas d'entendre la musique, mais qu'il fallait encore la voir » ?

Musée de la musique, exposition sur Miles Davis jusqu'au 19 janvier 2010.

Nature of the extraodinary finish of Stradivaris instruments, paru le 4 décembre 2009 dans Angewandte Chemie International Edition. Signataires : J.-P. Echard, L. Bertrand, A. von Bohlen, A.-S. Le
Hô, C. Paris, L. Bellot-Gurlet, B. Soulier, A. Lattuati-Derieux, S.
Thao, L. Robinet, B. Lavédrine, S. Vaiedelich.


Photos : J.-P. Echard/Cité de la Musique

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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