Les trois non-dits de l'accord de Bruxelles

Publié le 6 Novembre 2011

Auteur   Pierre Haski

--- Rue89
 

Le fonctionnement chaotique de l'Europe, son déficit démocratique et la crise sociale à venir : les leçons à retenir du sommet de Bruxelles.

 


José Luis Rodriguez Zapatero et Nicolas Sarkozy au sommet européen de Bruxelles, le 26 octobre 2011 (Yves Herman/Reuters)

La dramaturgie européenne a été respectée : comme à chaque crise, nuit blanche, tensions de couloir, conférences de presse au petit matin... Et un accord final conforme en tous points à ce qui était attendu depuis plusieurs jours, au moins dans le volet qui concerne la dette grecque, les banques, le Fonds européen de stabilité financière.

Quelques leçons à retenir de cet exercice qui, au-delà de l'objectif réussi de « rassurer les marchés », comme le veut la doxa du moment, n'aura pas sorti l'Europe de ses contradictions. Des leçons en forme de non-dits.

1

Fonctionnement chaotique

 

Le mode de fonctionnement de l'Europe souffre de deux maux qui se sont manifestés de manière criante ces derniers jours :

  • le premier est le choc des ego, avec l'indigne sourire arrogant de Nicolas Sarkozy vis-à-vis de Silvio Berlusconi, entraînant dans son dérapage indécent Angela Merkel. Au moment où la zone euro tente d'afficher sa solidarité, cette pitrerie de conférence de presse alimente cette « Europe des clichés » qui a la vie dure ;
  • le deuxième est la faillite des institutions européennes. Qui a entendu parler de la Commission européenne pendant cette crise ? A quoi sert Herman Van Rompuy devenu l'an dernier, par la force du plus petit dénominateur commun, le « président de l'Europe » ?

L'absence de « gouvernement économique » est apparue, comme on pouvait le supposer depuis des années mais jamais autant qu'aujourd'hui, comme une erreur potentiellement fatale de la construction monétaire européenne.

Le sommet de Bruxelles n'a pas généré d'avancée significative sur cette voie, pas d'ouverture fédératrice, c'est sa principale lacune, même si elle est cachée par les avancées plus immédiates sur la dette grecque ou le fonds de solidarité.

La question pourra-t-elle être éludée beaucoup plus longtemps, si la zone euro veut retrouver sa cohérence ?

2

Déficit démocratique

 

Le grand paradoxe de la dramaturgie de ces dernières 24 heures, est que le déblocage de la situation est venu... du Bundestag. C'est en effet le vote du parlement allemand mercredi après-midi, autorisant Angela Merkel à négocier une extension du Fonds européen de stabilité financière, qui a permis le succès de la nuit à Bruxelles.

Paradoxe car on aurait imagine que c'est l'europarlement, élu au suffrage universel direct par les 450 millions d'Européens, qui joue ce rôle de garant démocratique du deal sur la dette grecque et sur la solidarité financière européenne.

Ça en dit long sur le fait que, malgré les avancées, l'europarlement reste un pôle négligeable de pouvoir en Europe, dont la légitimité reste si fragile qu'on en oublie même qu'il existe quand les enjeux deviennent vitaux. C'est plus que regrettable, c'est affligeant.

Ça en dit long, également, sur le poids de l'Allemagne dans toute solution pour sauver l'euro et traiter la crise de la dette. A garder en mémoire chaque fois que Nicolas Sarkozy emploie le pronom personnel « je » pour expliquer qu'il a sauvé l'Europe.

Dans l'Europe d'aujourd'hui, sans l'Allemagne, pas d'accord, mais l'Allemagne seule ne peut pas sauver l'Europe. On en revient à ce qui fait la mayonnaise européenne de toujours : une machine à générer des compromis entre Etats membres. Ça fonctionne, mais avec un déficit démocratique qui est devenu insupportable.

3

La crise sociale est devant nous

 

Le troisième non-dit de l'accord de Bruxelles, c'est qu'il va falloir faire avaler la potion amère de l'austérité aux peuples d'Europe. Les Grecs sont déjà en train de l'avaler – et de se révolter –, les Italiens viennent de découvrir que leur chef de gouvernement peut promettre en quelques heures dans une lettre écrite à la va-vite que la retraite en Italie va passer à ... 67 ans !

Et les Français, ce jeudi matin, auront plus à cœur de savoir à quelle sauce de TVA ils vont être mangés, que de se réjouir d'apprendre qu'on a réduit la dette grecque et renforcé le FESF.

Ce sera l'enjeu des prochains mois en France. En choisissant François Hollande comme candidat, le PS a désigné le candidat le plus compatible avec les objectifs européens qui ont été décidés cette nuit. En particulier, son engagement d'atteindre le zéro déficit à la fin de son mandat tranchait avec le refus de Martine Aubry de prendre un tel engagement.

La vraie différence sera-t-elle dès lors dans le traitement social de cet effort colossal qui sera demandé à l'économie française et aux Français ?

Nicolas Sarkozy s'est taillé une émission sur mesure, ce jeudi soir, pour convaincre les Français qu'il est le sauveur de l'Europe, et qu'il ne faudra pas changer de capitaine au milieu de la tempête, surtout pour confier le navire à un capitaine qui n'a jamais barré.

Il aura plus de mal à convaincre qu'il a le sort des catégories les plus menacées par la crise à cœur, après quatre années passées avec l'habit qui lui colle désormais à la peau de « Président des riches ». Difficile de nier qu'une partie du déficit actuel repose dans les « cadeaux » fiscaux qui ont été faits, à pure perte, aux plus aisés.

Dans une France moins « indignée » que d'autres pays, au moins en apparence, il ne faudrait pas grand chose pour que la purge sociale se transforme en explosion de colère. Surtout si le candidat qui incarnera la gauche au deuxième tour n'arrive pas à convaincre qu'il est porteur d'un programme radicalement différent.

Le sommet de Bruxelles, plus encore que la primaire socialiste, lance véritablement le coup d'envoi de la campagne électorale française. Premier acte, ce jeudi soir, dans une mise en scène 100% élyséenne.


Dessin de Baudry

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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