Marine Le Pen et l'Américain Herman Cain, copies (quasi) conformes

Publié le 5 Novembre 2011

Tribune 05/11/2011 Auteur  Robert Zaretsky
Professeur d'histoire à l'université de Houston
 

Selon le professeur américain Robert Zaretsky, la candidate du Front national a beaucoup en commun avec Herman Cain, nouvelle coqueluche des républicains US.

 


Marine Le Pen à l'université d'été du FN à Nice, le 11 septembre 2011 (Jean Amet/Reuters)

Elle est venue, elle a vu, et elle n'a pas été aperçue par la presse américaine. Contrairement à Jules César à la fin de sa visite de la Gaule, Marine Le Pen n'a pas conquis l'Amérique à la fin de son voyage de cinq jours. En fait, elle n'a même pas créé une vaguelette à la surface des médias américains.

Le New York Times a ignoré le tour de piste de Le Pen, tandis que le Washington Post n'a même pas mobilisé ses journalistes pour couvrir l'événement (il a préféré publier une courte dépêche d'agence). A l'exception du Huffington Post, les sites internet n'ont pas été plus réceptifs.

Le silence entourant la visite de Le Pen aux Etats-Unis amène néanmoins quelques réflexions.

Petit déjeuner avec lobbyiste douteux

Les littéraires retiendront probablement l'aspect surréaliste de cette visite : seuls un André Breton ou un Tristan Tzara auraient pu vraiment apprécier la visite « officielle » de Le Pen à l'ONU en présence de seulement cinq représentants (y compris ceux de l'Uruguay, l'Arménie et de Trinité-et-Tobago).

Les humoristes politiques pourront débattre de la façon dont Coluche aurait mis en scène l'effort du staff de Marine Le Pen afin d'empêcher les journalistes français de pénétrer dans le Congrès américain.

Les amateurs de théories du complot s'attarderont eux sur le petit déjeuner de Le Pen avec Richard Hines. Quand il ne sert pas de lobbyiste à Washington pour des dictateurs sanguinaires, Hines dirige un magazine, « Partisan du Sud », consacré à la « cause perdue » des Etats confédérés d'Amérique.

Les historiens se poseront des questions sur les liens idéologiques entre le mouvement Hines et les plus radicaux des partisans de l'Algérie française.

Le Pen est venue pour conquérir la France

Et que diront ceux qui aiment la philosophie ? Ils pourraient se demander si un politique français qui trébuche sans bruit en Amérique fait quand même du bruit... Mais l'observateur politique avisé lui répondra, à raison, que cette question ne se pose pas.

Le Pen n'est pas venue pour conquérir l'Amérique, elle est venue pour conquérir la France. Ou, au moins, pour convaincre suffisamment d'électeurs indécis pour 2012 qu'elle a suffisamment de crédibilité internationale pour signer un bail de cinq ans à l'Elysée.

C'est une question, bien sûr, à laquelle les Français vont répondre seuls. Il se pourrait bien que Le Pen profite de sa brève rencontre jeudi avec l'ambassadeur d'Israël aux Nations unies (en dépit de l'annonce qu'a immédiatement faite son cabinet, à savoir que la réunion était basée sur un « malentendu ».)

Pourtant, peu importe que la réunion ait été courte ou manipulée, elle marque un jalon dans les efforts de Marine Le Pen d'éloigner « son » FN de celui qu'elle a hérité de son père.


Herman Cain à Washington, le 4 novembre 2011 (Jason Reed/Reuters)

La ressemblance de Le Pen et Cain

Mais ce qui me frappe, en tant qu'observateur américain, c'est surtout à quel point la campagne de Marine Le Pen et sa politique ressemblent à celles d'Herman Cain. Bien sûr, il est noir et elle est blanche, il est un homme, elle est une femme, l'un est américain et l'autre française, mais à part cela, ils sont remarquablement similaires.

Les deux, Le Pen et Cain, se targuent de vouloir appliquer une politique brutale à l'égard de la question des immigrés clandestins, qu'ils parlent l'espagnol ou l'arabe.

Le Pen fait un buzz politique en dénonçant la communauté musulmane qui « occupe » la France ? Cain joue la même carte. Il y a deux semaines, le candidat a expliqué que les Etat-Unis devraient ériger une barrière électrifiée le long de sa frontière avec le Mexique. Lorsqu'il a été condamné pour l'« insensibilité » de ses remarques, Cain a répondu que les immigrants sont aussi « insensibles » quand ils entrent dans notre pays (et, je suppose qu'ils le sont aussi quand ils insistent pour nettoyer nos toilettes, cueillir nos fruits et collecter nos déchets).

Les deux dénoncent le pouvoir des institutions financières nationales et internationales, et les deux offrent des solutions simplistes et désastreuses pour corriger le malaise économique de leurs pays respectifs.

Le « retour au franc » de Le Pen est, en réalité, peu différent de la règle 9-9-9 que propose Cain. Il souhaite réformer la fiscalité et remplacer le système existant par un impôt sur le revenu de 9%, un impôt sur les sociétés de 9% et une TVA de 9%.

Si Jonathan Swift [satiriste anglais du XVIIe siècle] avait fait cette « modeste proposition », nous aurions su que c'était pour rire. Pourtant, Cain est lui très sérieux. Sa proposition équivaudrait à une diminution d'impôts massive pour les Américains les plus riches, tout en punissant les plus pauvres avec une forte TVA. Même les économistes les plus conservateurs comme Bruce Bartlett, qui a été le conseiller économique de George W. Bush, a jugé que cette proposition génèrerait une « répartition monstrueuse ».

Ils exploitent le dégoût et la frustration

Et, enfin, c'est là que réside le parallèle le plus remarquable entre Le Pen et Cain. Peu importe à quel point leurs propositions sont scandaleuses ou improbables, peu importe que leurs campagnes paraissent burlesques ou bizarres, les deux candidats à la présidentielle continuent à progresser dans les sondages.

Le Pen a atteint 19% des intentions de vote dans le dernier sondage Ipsos. Dans le cas de Cain, son organisation a eu encore plus de succès pour lever de l'argent, et Cain a gagné un soutien populaire encore plus important, à la suite de la révélation selon laquelle deux femmes qui travaillaient pour lui dans les années 90 l'accusaient de harcèlement sexuel.

Pourquoi ? En partie parce que Le Pen et Cain exploitent le dégoût et la frustration de la politique traditionnelle ressentis par un nombre croissant de citoyens américains et français. Ces mêmes partisans, confrontés à des problèmes extrêmement complexes, persuadés que leur pays leur échappe, trouvent un réconfort dans les panacées simples offertes par ces personnages ostensiblement anti-establishment.

Et, bien sûr, toute tentative par les politiciens et les médias « officiels » de disséquer les solutions économiques, politiques et sociales offertes par Le Pen et Cain, ne réconforte que la croyance populaire que ces derniers ont les bonnes réponses.

En face de cette logique perverse qui alimente les candidatures de « protestation » de nos deux pays, il se peut que notre seule réponse vienne de Samuel Beckett : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer. »


Marine Le Pen, son voyage en Amérique (Baudry)

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

Repost 0
Commenter cet article