Mon lycée pro en 1971 et 2011 : elles voulaient du classique, eux de l'alcool

Publié le 10 Décembre 2011

Auteur    camica
Prof en retraite

Une classe vide (Ben+Sam/Flickr/CC)

Retraitée depuis peu, j''ai été une professeure heureuse. J'ai enseigné les lettres dans un lycée professionnel pendant quarante ans, dans la même petite ville de Villerupt, en Meurthe-et-Moselle, dans d'excellentes conditions :

  • petit établissement familial,
  • effectifs réduits,
  • liberté quasi-totale dans ma pédagogie,
  • hiérarchie toujours solidaire des enseignants,
  • budget de fonctionnement plus que correct.

J'avais :

  • une autorité naturelle,
  • un caractère de battante,
  • une envie constante d'innover.

Mais mes élèves :

  • s'absentaient,
  • bâillaient, dormaient en cours ;
  • s'invectivaient, s'injuriaient en classe ;
  • chérissaient davantage leur portable que leur cartable.

1971 : « Des discussions plus profondes avec les professeurs »

En 1971, j'avais demandé à mes élèves (des filles, en CAP comptabilité) de tenir un journal de classe. En voici un extrait, en date du 15 octobre :

« Nous aimerions avoir les cours tous les matins. Et les après-midi seraient consacrés à des activités.

Des clubs seraient fondés. Il y aurait des réunions et des discussions entre les jeunes du collège. Les clubs seraient une culture pour nous, on nous passerait des films intéressants, des documentaires, on pourrait apprendre à apprécier la musique classique.

Le sport nous manque. Il nous faudrait une détente physique.

On pourrait faire chacune un stage dans un bureau pour nous perfectionner dans la branche comptable.

On aimerait avoir des discussions plus profondes avec les professeurs.

Les après-midi, on pourrait décorer notre classe. »

2011 : « Alcool autorisé »

Près de quarante ans plus tard, l'idée m'est venue de proposer le même exercice à mes élèves (des garçons, en première, bac pro mécanique). Je leur demande d'être sérieux. Voilà ce que ça donne :

« Moins d'heures de cours et que le matin, les profs nous laissent dormir.

Avoir moins de devoirs.

Cafétéria toujours ouverte.

Portable autorisé.

Menus personnalisés pour la cantine.

Alcool autorisé.

Avoir des casiers comme dans les films [américains, ndlr].

Plus de liberté. Pouvoir sortir de l'établissement sans être sanctionné.

Que le lycée soit plus moderne.

Une heure de pause pour deux heures de cours. »

Lors du conseil de classe de fin d'année, nous avons décerné une place au tableau d'honneur au « meilleur » élève, celui qui ne s'est absenté « que » quatorze demi-journées et n'est arrivé en retard « que » sept fois !

Plus de livre d'histoire-égo à la maison

En 1971, les élèves avaient très certainement un livre d'histoire-géo pour étudier et apprendre leurs leçons. J'avoue que je ne me souviens plus si cela posait un problème ou pas.

Mais faire acheter un livre en lycée professionnel relève de l'exploit. A fortiori, un livre d'histoire-géo, qui ne sert à rien. L'élève l'achetait, avant, mais difficilement. Il devait l'avoir en cours, devait y apprendre ses leçons. Enfin, je crois… Et puis, il ne l'a plus acheté. C'était trop cher. Il n'était pas question de dépenser de l'argent. Et s'il l'achetait, il ne le glissait pas dans le sac. C'était trop lourd !

Alors, j'ai pensé le prêter – j'ai toujours eu un beau budget de fonctionnement. L'élève apportait un chèque de caution. Ça me paraissait simple. Non. Ça ne l'était pas. Quand il avait un chéquier, l'élève ne rapportait pas le manuel en fin d'année. Il ne l'avait pas avec lui le jour de la leçon. Il n'ouvrait jamais son bouquin. Il n'apprenait jamais ses leçons.

Alors, j'ai arrêté de prêter le livre pour la maison. Ça devenait inutile. Je le distribuais en début de cours. Je le ramassais à la fin du cours. L'élève n'avait pas de livre chez lui. Il n'en avait plus besoin.

1971 : on corrige tous ensemble, dans la bonne humeur

En 1971, au moment des corrections d'examens, les choses se passaient ainsi :

  • nous professeurs, nous asseyions autour d'une table, les copies en tas au centre ;
  • c'était le grand travail en commun dans la joie et la bonne humeur.

Très vite, un prof avait soif, l'autre avait besoin de son petit café, un troisième devait fumer sa cigarette, un quatrième devait s'aérer, le premier avait à nouveau soif, le second devait se dénouer les jambes, le troisième avait besoin d'un coup de caféine, le quatrième devait fumer sa cigarette. Le tout, avec plaisanteries et lectures des perles d'élèves.

A la fin de la journée – je vous rappelle que nous n'étions pas très loin de la grande foire de mai 68 –, puisque nous avions corrigé en commun, nous divisions le nombre de copies avec le nombre de professeurs et chacun notait sur sa fiche de frais d'examen le même chiffre.

2011 : les perles d'élèves ne font plus rire

Près de quarante plus tard, les choses se passent ainsi :

  • lorsque nous arrivons au centre de corrections, le partage des copies a été fait ;
  • on remet à chacun un dossier contenant 45 ou 32 ou 74 copies.

Pas de jalousie. Libre à chacun de corriger au rythme qui lui convient.

Et depuis, les profs ont moins soif, ont moins besoin de caféine ou de nicotine, et les perles d'élèves ne les font plus rire du tout.

2004 : le lycée pro selon mes élèves

Voici, en « making of », un extrait du « Petit guide pratique à l'usage du nouvel élève de lycée professionnel » écrit en 2004 par ma classe de première, en bac pro maintenance.

« Le matin, à 8h30

Tu rentres dans la classe. Une bonne moitié dort. D'autres vérifient leur portable une dernière fois, le mettent sur le mode vibreur parce que le portable, c'est sacré. Ça ne s'éteint pas.

Permets-toi de serrer la main à tous tes potes. Ne t'en fais pas. Tu ne te feras pas renvoyer de cours, ni coller, car les profs ont été rodés par les élèves de l'année précédente.

Ensuite, rejoins ta place et termine ta nuit, si t'es fatigué. Mais ne le fais pas trop souvent. N'oublie pas que t'es là pour bosser et apprendre. Plus vite tu passeras tes examens, plus vite t'en auras fini avec l'école.

Prends le temps quand même de fumer ta dernière cigarette qui sent si bon.

Bien sûr, ton professeur va te demander la cause de ton retard. Comme d'hab », tu dis « le bus, m'sieur ».

T'arrives en retard. Tu t'excuses.

N'oublie pas de le faire. Comme ça, t'auras pas de problème avec le prof. Ils aiment bien qu'on s'excuse, les profs. On vous l'a déjà dit qu'il faut être poli, mais c'est comme ça, on vous le répète.

Faut que tu trouves une place près du radiateur, car dans ce lycée, c'est pas le chauffage qui est en masse. Si tu ne trouves pas, évite d'être devant le prof car les autres élèves te prendront pour un fayot.

Ne sors pas tes affaires tant que le prof ne l'a pas répété deux ou trois fois.

C'est toujours ça de gagné.

Cinq minutes avant la fin du cours, prends le cahier du voisin et recopie.

Faut que tu saches ce qui a été fait pendant que t'étais « ailleurs ».

Le contrôle

Mets-toi d'accord avec les autres élèves de la classe pour demander à remettre le contrôle. En force, faut y aller. Le prof dans ce cas là, il capitule. Il dit : « Bon. D'accord. On le remet à la semaine prochaine. »

Alors, là, faut pas oublier de le remercier le prof. Tu peux même ajouter : « Vous êtes sympa, m'sieur. C'est pas comme... » Mais attention ! Faut y aller mollo. Ils n'aiment pas qu'on tape sur le dos des autres profs. Normal. Ça s'appelle la solidarité.

L'atelier

Le bleu de travail. Les godasses de sécu. Les tournevis, les limes. Les perceuses. L'odeur de la graisse. Le bruit des machines. Le prof qui gueule. T'as tout compris. T'imagines déjà ton avenir. Mais, bon... tu gardes espoir.

Faut toujours garder l'espoir, mec. Si par hasard, tu reçois une vis ou un boulon sur la tête, t'inquiète pas. C'est pas grave. Ça voudra dire que tu existes.

Tu peux te cacher, si t'es malin. Tu peux même en fumer une petite, si t'es courageux... et si le prof te voit pas.

17h30 et 1 seconde. Enfin !

Tu sors de cet endroit qu'on appelle le LP et tu ne racontes à personne ce que tu as vu ou entendu de peur qu'on ne te croie pas. Tu cours vers le parking. Tu essaies de taxer une cigarette. »

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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