Nadine Morano aurait dû passer la soirée avec moi au cinéma

Publié le 16 Décembre 2009

Nadine Morano aurait dû passer la soirée avec moi lundi soir. J'ai assisté à la présentation, au Forum des images, à Paris, d'un documentaire réalisé pour France Télévisions, qui lui aurait peut-être évité de sortir, au même moment dans les Vosges, une de ces déclarations provocatrices qui flattent l'électeur de la droite profonde, mais sont tellement rétrogrades qu'elles en sont absurdes.

Dans « Musulmans de France », Karim Miské et Mohamed Joseph retracent en trois épisodes de 52 minutes un siècle d'histoire de ces hommes que l'on a appelés autrefois « indigènes », puis « immigrés », puis « beurs », « diversité », et qu'on finira par appeler simplement un jour « Français ».

Car ce que montre bien ce film remarquable, fait à partir d'images d'archives inédites, de témoignages forts, et d'une grille d'analyse rigoureuse, c'est comment on est passé de musulmans EN France à musulmans DE France.

Peut-être ce film aurait-il permis à Nadine Morano d'éviter de dire aux « jeunes musulmans », comme elle l'a fait lundi à Charmes, dans les Vosges, lors d'un débat sur l'identité nationale, que pour « aimer la France », il ne faudrait pas « parler verlan » ou « mettre sa casquette à l'envers ». Après la burqa, une loi contre le verlan (ça posera un problème à Fadela « à donf » Amara) et les casquettes à l'envers, qui n'ont, à ma connaissance, rien d'islamique ?

Le propos du documentaire « Musulmans de France », qui sera diffusé en mars sur France5, n'est pas de définir les « méchants » et les « victimes », et encore moins de disserter sur l'islam, mais de raconter une histoire faite de tragique (80 000 soldats « coloniaux » mort pendant la première guerre mondiale), d'injustice (les bidonvilles, les foyers, l'exploitation…), de confrontation (la guerre d'Algérie, les émeutes…) mais aussi de vies qui se construisent, de générations qui se succèdent et s'affirment.

C'est aussi l'histoire de malentendus ou d'incompréhensions, ou de blessures mal cicatrisées avec une immigration qui s'imaginait temporaire et qui s'est transformée, presque sans s'en rendre compte, en composante à part entière d'une nation française en pleine mutation.

Rendez-vous manqués

Mais c'est surtout l'histoire de rendez-vous manqués, d'échecs (l'urbanisme des années 70, les « plans banlieues » depuis 25 ans, de droite comme de gauche, le chômage de masse des jeunes des quartiers…) et, pour une bonne part, de mépris ou d'ignorance qui font que le dossier reste explosif.

Mais la conclusion de cette longue plongée parmi les cinq ou six millions de personnes rattachées à l'islam, directement ou indirectement, est que cette identité de « Musulmans de France » est plus un rattachement culturel et identitaire que religieux, une manière détournée de s'intégrer dans une France réticente. Un parallèle frappant avec les Juifs de France, qui avaient fait l'objet d'une précédente série documentaire historique sur France3.

Karim Miské, l'un des réalisateurs, a d'ailleurs confié lundi soir qu'avant de commencer le tournage, il a lu… « la question juive » de Jean-Paul Sartre, et qu'il en avait retenu la leçon sur « le regard de l'autre » qui définit en partie l'identité. Et le regard de l'autre, s'agissant de Nadine Morano et des promoteurs du débat sur l'identité nationale, est aujourd'hui celui de la stigmatisation.

On conseille donc vivement à Nadine Morano et à Eric Besson de voir cette série documentaire. Et, au passage, une suggestion : plutôt que de la diffuser sur France5, excellente chaîne mais à l'audience relativement confidentielle, pourquoi ne pas la mettre à 20h30 sur France2, enfin débarrassée des contraintes de l'audimat ? Voilà qui serait un excellent moyen de lancer un débat de qualité sur la France du XXIe siècle.

 

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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