Navigation en eaux troubles entre Chine et Japon

Publié le 25 Septembre 2012

Rue89


Tribune 25/09/2012 à 19h40
Auteur Stephanie Kleine-Ahlbrandt | International Crisis Group
 
Tribune

Un garde-côte japonais près des îles Diaoyu/Senkaku annonçant en chinois « vous êtes dans les eaux territoriales japonaises » (CNA/AFP)

La vague récente de manifestations antijaponaises en Chine, déclenchée par l’achat par Tokyo de trois îles contestées, a éclipsé un fait inquiétant qui risque de provoquer un conflit plus vaste : l’adoption par Pékin d’un cadre légal l’autorisant à expulser des navires étrangers présents dans les eaux contestées en mer de Chine orientale.

Le dernier cycle de tensions entre les deux pays a culminé la semaine dernière avec l’annonce de l’achat par le gouvernement nippon de trois des cinq îles d’un archipel inhabité dans cette région, nommé Senkaku par les Japonais et Diaoyu par les Chinois.

Si cette manœuvre visait à empêcher le gouverneur de Tokyo – un nationaliste radical – de les acquérir lui-même, le détail semble avoir échappé à Pékin, et l’initiative japonaise intervient à un moment particulièrement délicat.

Face à ce qu’elle a interprété comme une réaffirmation des revendications territoriales du Japon, la Chine a rapidement réagi par une série de « coups combinés », selon l’expression de la presse officielle : condamnations fermes de l’attitude japonaise par les membres du Politburo, promesse du Premier ministre Wen Jiabao de ne « pas céder d’un iota », menaces de représailles économiques, et annonce de manœuvres conjointes des divers corps d’armée chinois, incluant des exercices en mer Jaune et dans le désert de Gobi.

Eaux territoriales

Toutefois, une mesure plus discrète pourrait avoir à terme des répercussions bien plus considérables. Le 10 septembre, le ministère chinois des Affaires étrangères a annoncé le tracé de lignes de base afin de démarquer officiellement les eaux territoriales du pays dans la région.

Pour la Chine, cette décision place juridiquement les îles disputées sous son administration, défiant directement le contrôle exercé par le Japon ces quatre dernières décennies.

Cette formalisation de ses revendications constitue un changement de cap de la part de la Chine, qui tentait jusqu’alors de négocier avec le Japon l’exploitation conjointe des ressources, et diffère de son approche à l’égard de la mer de Chine méridionale, où elle laisse délibérément planer une certaine ambiguïté sur ses revendications.

Cette démarche inédite oblige le gouvernement au regard de ses propres lois – et aux yeux de son opinion publique – à assurer son autorité juridique effective sur les eaux entourant les îles Diaoyus. Presque immédiatement après l’annonce du tracé des lignes de base, six navires chinois de surveillance maritime ont été dépêchés dans le secteur.

Pour ne pas être en reste, l’Administration de la pêche, la seconde autorité maritime chinoise, a annoncé son intention de patrouiller dans les eaux disputées, pour y assurer dans un premier temps la protection d’un millier de bateaux de pêche qui viennent de s’y rendre.

Cette réaction vigoureuse de la Chine s’adresse tant à la communauté internationale qu’à sa propre population.

Plusieurs analystes chinois soupçonnent le Japon de chercher à perturber la passation imminente de pouvoir à Pékin et à déstabiliser un gouvernement actuellement vulnérable.

La succession a jusqu’à présent été assombrie par des scandales qui ont discrédité deux prétendants à de hautes fonctions, ainsi que par la disparition inattendue du futur président Xi Jinping de la scène publique durant plusieurs semaines.

Passions nationalistes

Sous la pression du mécontentement populaire, suscité par des inégalités croissantes, la corruption généralisée, l’inflation galopante et la crise du logement, et des rumeurs de discorde au sein de l’appareil d’Etat, Pékin ne peut sembler trahir l’intérêt national face à son ennemi juré.

Toutefois, les effusions actuelles de patriotisme restreignent significativement les moyens de Pékin pour apaiser la situation à l’avenir. Malgré tous les efforts de censure et de contrôle par le gouvernement, l’Internet a fourni au public chinois un accès sans précédent à l’information et aux moyens de diffuser ses opinions, érodant le contrôle du régime sur le flux et reflux des passions nationalistes.

Les internautes peuvent à présent surveiller les navires militaires par photos satellites, critiquant et raillant le gouvernement lorsqu’ils s’arrêtent à la lisière des eaux disputées.

Les deux plus grandes agences gouvernementales maritimes chinoises, qui sont déjà en compétition en mer de Chine méridionale pour accroître leur budget et leur influence, ont vu leur rôle renforcé pour affirmer la souveraineté chinoise en mer de Chine orientale.

Des patrouilles chinoises plus fréquentes dans le secteur et la surveillance continue des îles par les garde-côtes japonais rendent les risques d’incidents maritimes plus élevés que jamais.

Bien que des accrochages se soient déjà produits – telle que la collision d’un bateau de pêche chinois avec un navire japonais et l’arrestation de son capitaine par les garde-côtes nippons en 2010 – et que les deux pays soient parvenus à apaiser les tensions, la situation actuelle est d’une toute autre nature. Cet incident pouvait être imputé à l’excès de zèle d’un pêcheur chinois.

Mais une escarmouche entre bâtiments officiels, dépositaires d’une autorité publique, pourrait bien s’avérer insoluble.

  • 12875 visites
  • 3 réactions

À vous !

Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • licia
    licia
    de-ci de-là

    Peut être juste des grognements de tigres pour sauver la face et montrer à leurs populations qu’ils sont aux commandes, car ni la Chine, ni le Japon n’ont d’intérêt à faire « bouillir » cette revendication et en venir aux armes pour deux ou trois petits ilots, même si ceux -ci pourraient s’avérer productifs au fond de la mer qui les entoure.
    Le changement prochain au sein du gouvernement Chinois et la lutte interne qui doit en résulter, force ce genre de bras de fer.
    Juste des tigres de papier, selon la formule du grand Timonier.

  • TienTien
    TienTien
    impavide devant les ruines de (...)

    2nd article en 24 heures sur le même sujet et toujours pas un mot sur l’importante flotille (une dizaine de garde-côtes + une cinquantaine de bateaux de pêche) arborant le pavillon de Taïwan, en route vers l’archipel disputé. Heureusement qu’il existe de véritables médias d’information autres que Rue89 et FranceTV !

Rédigé par

Publié dans #citoyens du monde

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article