Ni tabac, ni alcool, ni sexe pour le sexe : mes années « straight edge

Publié le 24 Mars 2012

Témoignage 24/03/2012 
AUTEUR Éric Ratiarison | Apprenti Journaliste POUR RUE89.COM
 

Il m'arrive souvent d'entendre des phrases comme :

« Jeudi soir, je vais me mettre une mine. »

« Je suis trop mal, j'ai la gueule de bois. »

« Tu ne bois pas ? Tu n'es pas drôle. »

Je dois l'avouer, je n'ai jamais vraiment aimé l'alcool. Dans mon jeune âge, il m'est arrivé de boire pour « faire comme les autres », pour m'intégrer, mais je n'étais pas heureux, ça m'embêtait plus qu'autre chose. Aujourd'hui encore, je ne comprends toujours pas l'intérêt que les gens ont pour l'alcool. Je n'ai jamais compris l'intérêt de se mettre dans un état pas possible juste sous prétexte de vouloir s'amuser.

N'importe qui peut devenir « straight edge »

C'est via le hardcore (musique entre le punk et le métal) que j'ai découvert le « Straight Edge ». C'est un mouvement qui est régit par trois principes :

  • ne pas fumer,
  • ne pas boire,
  • ne pas pratiquer de sexe sans sentiments.

C'est un copain déjà « straight edge » qui m'a présenté le mouvement et m'a fait découvrir ce milieu. J'avais tendance à admirer son mode de vie, il était intelligent, il semblait être épanoui dans la vie et avait une vie sociale enrichissante. J'avais moi aussi envie de devenir straight edge. J'ai commencé le 1er janvier 2008.

Ce qui est bien dans cette histoire, c'est qu'il n'y a pas besoin de prendre de carte de membre, de payer une adhésion ou je ne sais quoi. N'importe qui peut devenir straight edge. Toutefois, il ne faut pas le devenir pour les mauvaises raisons.

Des Nike Air et des croix sur les mains

Au départ, j'ai été le straight edge cliché. Je respectais à la lettre, les codes vestimentaires du mouvement. En effet, pour se reconnaître entre eux dans la rue ou aux concerts, les straight edge arborent des signes distinctifs. Je me suis acheté des Nike Air Stab et j'arborais des croix sur mes mains du matin au soir. A l'origine, ces croix étaient tracées à l'entrée des bars américains sur les mains des mineurs pour indiquer au barman qu'ils n'étaient pas autorisés à boire de l'alcool.

En addition de tout ça, je ne vous raconte pas le nombre de T-shirts de groupes straight edge que j'ai dans ma penderie. En fait, après trois ans dans ce mouvement, je n'ai plus que des T-shirts en rapport avec ce mouvement.

Pour accompagner ces attributs superficiels, je faisais du prosélytisme auprès de ceux que je considérais comme des êtres en perdition et n'ayant seulement pour unique objectif la destruction de leur santé. Je les considérais comme des êtres stupides et nihilistes.

« La peine de mort pour ceux qui boivent »

Pour me convaincre davantage du fait que j'étais dans le droit chemin, j'écoutais un tas de groupes étiquetés straight edge qui écrivaient des chansons avec des idées plus ou moins radicales. Par exemple, pour mon fanzine, j'ai réalisé l'interview du bassiste d'un groupe qui s'appelle Let Down (Pennsylvanie, Etats-Unis) et il m'a dit « textuellement » que selon lui « il faudrait rétablir la peine de mort pour les gens qui boivent ».

Il y a aussi des groupes comme comme Project X avec leur chanson « Straight Edge Revenge » qui incite presque à la violence : « I'll fuck you up as fast as the pill on your tongue » (je vais [te pourrir] aussi vite que la pilule sur ta langue).

A l'opposé, il y en a un autre qui s'apelle Good Clean Fun. Il s'agit d'un groupe à dimension « positive », comme l'indique plus ou moins son nom. Ils parlent aussi du Straight Edge mais de façon beaucoup moins agressive. Ils abordent également des notions de respect de la femme dans leur chanson « A Song for The Ladies » où ils fustigent les gros durs qui se comportent violemment pendant les concerts.

Enfin voilà, le Straight Edge était devenu un mode de vie dont j'étais particulièrement fier. Même s'ils n'en comprenaient pas complètement toute la signification, mes parents validaient aussi ce choix.

McDo et cuite, ça n'a jamais été mon truc

Je ne l'ai pas précisé, mais un peu avant être devenu straight edge, je me suis également converti au végétarisme où le seul aliment issu de l'exploitation animale que je consommais était le fromage sur les pizzas. Je suis toujours végétarien à forte tendance » vegan » (toujours cette histoire de fromage sur les pizzas).

Tout ça pour dire qu'au final en y regardant de plus près, je ne menais pas forcément une vie similaire à la plupart (pour ne pas dire tous) des jeunes de mon âge. La routine du week-end ou du jeudi soir de type « McDo + cuite », ça n'a jamais été vraiment mon truc. Et au final ce mode de vie m'a petit à petit isolé du reste du monde.

Ma vie sociale s'est réduite à ma copine et quelques copains de fac. La phrase que j'ai le plus entendue, c'est : « Je t'aurais bien invité à cette soirée, mais ça va être dans un petit appart et les gens vont boire et fumer, du coup tu ne vas pas apprécier. »

Le seul straight edge de ma ville

Le vrai problème, c'est que dans ma ville, j'étais le seul straight edge, du coup personne avec qui partager mon mode de vie. Si j'avais vécu à Paris, Toulouse ou Bordeaux où ils sont plus nombreux, j'aurais probablement mieux vécu cette expérience mais là c'était devenu plus pesant qu'autre chose.

C'est à ce moment que je me suis mis à prendre du recul sur le Straight Edge. A peser, le pour et le contre de mon mode de vie.

Je n'ai pas changé grand-chose

Toutefois, comme vous pourrez vous en douter, la prise de recul est allée assez vite. J'en avais vraiment plus qu'assez d'être isolé, du coup j'ai laissé tomber. Mais attention, je ne me suis pas mis à boire des litres d'alcool juste pour me re-sociabiliser, non à vrai dire je n'ai pas changé grand-chose, j'ai juste arrêté de clamer haut et fort mon appartenance au mouvement et j'ai aussi stoppé le prosélytisme.

Alors oui, depuis il m'est arrivé de boire une gorgée de bière pour goûter, mais pas plus, car au final je n'aime vraiment pas l'alcool.

Au début ça me faisait bizarre, j'avais l'impression de trahir toute une communauté en faisant ça. A vrai dire, en apprenant que j'avais « breaké » (le fait de ne plus être straight edge), certains membres de la communauté se sont mis à se moquer de moi, à me tourner en dérision, à me faire sentir coupable. J'avais du mal à accepter cette situation jusqu'au jour où je me suis dit que finalement, j'étais libre de faire ce que je voulais de ma vie et que je n'avais de compte à rendre à personne. Suite à mon éloignement du straight edge, j'ai peu à peu retrouvé une vie sociale « normale ».

Peut-on être jeune et ne pas boire ?

En conclusion, après quelques années de ce mode de vie sans tabac, sans alcool et sans sexe sans sentiments, je me dis que je ne regrette pas vraiment d'avoir été straight edge. Je me dis que cette façon de vivre m'a peut-être évité de devenir un mec qui se bourre la gueule tous les jeudis soirs et tous les week-end, comme un gros pourcentage des étudiants de 18-21 ans.

Ce mouvement m'a également permis de devenir un être positif et d'être d'avantage ouvert d'esprit. Pendant ces trois ans, je n'acceptais pas les gens qui buvaient des litres et des litres d'alcool ; aujourd'hui, je me dis que chacun est libre de faire ce qu'il veut de son corps dans la mesure où son mode de vie n'est pas néfaste à celle des autres.

Toutefois, une question persiste : peut-on être jeune (18-25 ans) et ne pas boire et fumer sans passer pour un casseur d'ambiance et quelqu'un d'ennuyeux ou alors doit-on se plier à ce qui est malheureusement devenu une norme ?

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Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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