«Oteiza concevait la construction nationale basque sur un plan esthétique et artistique»

Publié le 21 Janvier 2012

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21/01/2012

Entretien avec Jean-François LARRALDE / Historien d’art

Jean-François Larralde est historien d’art et membre actif de l’association culturelle Ilargi Taldea, partagée entre Ciboure et Saint-Jean-de-Luz. C’est en sa qualité d’expert sur le sujet, qu’il animera donc un cycle de conférence au cinéma Le Sélect de Saint-Jean-de-Luz, et ce dès le lundi 23 janvier, à 18 heures. Cinq conférences sur l’histoire de l’art, dont la première aura pour personnage principal l’impressionniste Cézanne. Outre ses conférences, Jean-François Larralde, à la demande la fondation Oteiza, dirigera plusieurs visites commentées dans les plus grands musées du Pays Basque, à savoir le musée Oteiza à Altzuza (Eguesibar), le Guggenheim de Bilbo, Arantzazu à Oñati et le musée d’art contemporain de Gasteiz à partir du mois de février. Fin connaisseur de l’art basque, Jean-François Larralde en parle surtout à travers Oteiza et l’art sculptural.


Pour ces visites que vous allez mener en Pays Basque Sud, quelle importance de le faire avec la fondation Oteiza ?

J’étais particulièrement content de faire ça avec la fondation Oteiza car Oteiza a tout révolutionné. Il a deux facettes : le renouvellement de forme de la pensée artistique et esthétique basque, très moderne et contemporain au XXe siècle, et l’héritage de tout un passé beaucoup plus traditionnel avec le bertsu, et remontant plus loin jusqu’à la préhistoire basque avec l’idée d’un cromlech. Ce n’est pas une approche anthropologique ou archéologique style Barandiaran mais plutôt une approche esthétique. Et c’est là le grand apport d’Oteiza dans l’histoire de la culture et de l’art basque. C’est quelqu’un qui est parti de la sculpture relativement figurative expressionniste pour diminuer petit à petit l’importance de la matière dans la sculpture au profit de la notion spatiale.


Pouvez-vous expliquer plus précisément cette relation au cromlech ?

Ce qui est surtout intéressant, c’est comment Oteiza a regroupé son art à la préhistoire. C’est un sculpteur on ne peut plus moderne mais qui s’est tourné vers la préhistoire à travers la notion d’espace. Et vers le cromlech et sa notion spatiale circulaire qu’il a intégrée à un moment donné dans la série des sphères. Il s’écarte définitivement du corps humain et de l’héritage grec pour aller vers la géométrie parce qu’à ce moment-là, il élabore une pensée religieuse, spirituelle. Là, le cromlech, pas celui de Barandiaran conçu comme lieu d’incinération, pour Oteiza, c’est la grande manifestation artistique de cette époque-là. Comme il veut établir le lien avec la préhistoire, ses sculptures ne sont pas autre chose qu’une représentation du XXe siècle en lien avec la préhistoire dans la dimension spatiale. Il fait remonter une esthétique basque à la préhistoire et ça n’avait jamais été fait.


Diriez-vous alors qu’il est un personnage pivot ou une transition dans l’histoire de l’art basque ?

C’est plus complexe. C’est quelqu’un qui a vraiment ouvert la voie de l’art contemporain et moderne basque. C’est plus qu’une transition, il a vraiment fécondé. C’est un pionnier, en définitive, un explorateur. Alors évidemment, dans l’histoire de l’art universel, comme vous dites, c’est une transition entre l’héritage de Cézanne, les cubistes, le constructivisme avec Malevitch. Pour lui, cet héritage de l’avant-garde russe est fondamental. Après sa mort, les générations basques et même au-delà reconnaissent dans leur travail l’apport de la sculpture d’Oteiza. C’est à la fois un sculpteur et un penseur, c’est un théoricien avec une philosophie de l’art, et ça, c’est très nouveau dans l’art basque.

Et donc, ses apports transparaîtraient dans d’autres arts, tels que la peinture, etc. ?

Pour Oteiza, la sculpture, c’est tout. Elle regroupe toutes les autres disciplines, la philosophie, la peinture, la géométrie. Tout passe par la sculpture. C’est le mode suprême d’expression artistique, mais pas que. Chez Oteiza, l’art a des dimensions sociales, politiques, poétiques, il écrivait beaucoup. Cette sculpture doit servir au peuple basque, c’est une sculpture à travers laquelle paraissent des notions politiques.

Oteiza a quand même été en faveur d’une construction nationale basque, mais devant d’abord passer par des étapes esthétiques, et non politiques. En amont, il y a toute une démarche esthétique, artistique, culturelle. Et c’est fort de cet enrichissement culturel qu’on débouche ensuite sur le politique. Même à l’heure actuelle, et même dans les générations qui l’ont suivi, ça reste une pensée esthétique très vigoureuse.

Je pense aux générations suivantes, avec des artistes du style de Txomin Barriola, Peio Irazu, qui sont à Bilbo. Ils sont aussi enseignants et diffusent la pensée d’Oteiza tout en apportant des choses propres à leur génération. C’est pour ça que pour ce cycle de visite, je me suis dit “Il faut aller devant les œuvres, s’y confronter”.


Quelle transformation a été la plus notable dans l’histoire de la sculpture basque ?

Dans la sculpture, il y a de la matière mais ce qui est fondamental, c’est la notion spatiale. C’est la grande révolution de la sculpture internationale universelle du XXe siècle, sûrement sculpture héritière du cubisme de Picasso, Brach, de l’avant-garde russe avec l’espace qui joue un rôle aussi important que la matière, voire plus. L’espace devient tactile. Et Oteiza se situe encore dans ce grand mouvement international. Ça a été le grand apport de toute cette génération, Basterretxea, Chillida, Mendiburu et puis Agustin Ibarrola, qui a pris les positions qu’il a prises, mais c’est un grand. Parmi les plus jeunes, il y a Ricardo Ugarte ou Vicente Larrea. Ce sont des sculpteurs modernes car jusqu’alors la sculpture basque était très traditionnelle, très classique, religieuse, même, puisque c’était une sculpture d’église.


Sculpteurs qui se sont donc retrouvés dans le mouvement Gaur, celui d’une école basque de sculpture…

Ce groupe Gaur a permis une prise de conscience, même si ça n’a pas duré, parce qu’il y a toujours des questions d’ego. Ça a été un électrochoc dans la société basque. Ils ont quand même gardé contact entre eux, même s’ils n’étaient pas tous nationalistes, à l’instar de Chillida.


Envisagée de façon géographique et politique, comment expliquer l’abondance de sculpteurs en Pays Basque Sud et pas au Nord ? N’y a-t-il pas une question de politique culturelle ?

Là-bas, au niveau population, c’est autre chose, mais c’est surtout la Biscaye et le Gipuzkoa qui ont condensé les œuvres et les artistes. C’est des gens qui sont sortis. Peut-être qu’ici ils ont moins bougé. Ça devait être terrible, assez replié et refermé. Personne n’a osé pousser un cri. Très passéiste. Oteiza et Chillida sont allés au bout de leurs voyages. Par exemple, Ramiro Arrue, ici, a fini par tomber dans une sorte de folklore.


Carole SUHAS

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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