Pour qui sont-ils morts ? ( guerre en Afghanistan)

Publié le 27 Juin 2011

Auteur Jean-Claude GUILLEBAUD /  Source sudouest.fr / 26 Juin 2011

 

Depuis quelques jours, je pense beaucoup à ce très jeune soldat du 1er régiment de chasseurs parachutistes de Pamiers, Florian Morillon, tué en Afghanistan, le 18 juin dernier. La famille de ce garçon de 20 ans vit près de chez moi, en Charente-Maritime. C'est vers eux que vont mes pensées. La mort de Florian porte à 63 le nombre de soldats français tués dans ce lointain pays où la coalition conduite par les Américains mène depuis dix ans une guerre « ingagnable » contre les talibans. On peut comprendre la révolte de ces familles. Elles se demandent, à juste titre, pourquoi et pour qui leurs fils ont donné leur vie.

L'annonce du retrait progressif, dès cette fin d'année, d'une partie des troupes américaines n'a pu qu'accroître ce désarroi. Le président français, avec une troublante maladresse, a confirmé que la France non seulement retirerait elle aussi ses soldats, mais suivrait pas à pas le rythme du désengagement américain. Aurait-on voulu montrer que notre armée ne joue là-bas qu'un rôle de supplétif qu'on ne s'y serait pas pris autrement. Songeons à la colère noire qu'eût manifestée un de Gaulle…

Depuis le début, l'Afghanistan est une « sale guerre ». L'ennemi dispose de l'autre côté de la frontière pakistanaise d'un sanctuaire qui rend sa mise à merci impossible. Plus grave, le gouvernement d'Hamid Karzaï, que tient à bout de bras la coalition depuis décembre 2001, est l'un des plus corrompus de la région. Il couvre, voire organise, le détournement d'une grande partie de l'aide occidentale par les féodaux et certains ministres. À Kaboul, de somptueuses villas sont ainsi sorties de terre, ces dernières années, alors même que les plus pauvres meurent de faim. Bref, nous soutenons là-bas des salopards. Pour quels résultats ?

D'un strict point de vue militaire, les forces occidentales peuvent se targuer d'une « victoire » : la sanctuarisation de Kaboul, la capitale, qui risquait hier encore de tomber aux mains des talibans. C'est peu, et c'est très cher payé. On m'objectera que l'élimination d'Oussama Ben Laden, le 2 mai dernier, constitue une victoire, et autrement importante puisqu'elle a rendu politiquement possible l'annonce du désengagement occidental. Sauf que cette victoire-là n'a pas été remportée en Afghanistan mais au Pakistan. Elle est distincte de la guerre proprement dite.

Et pourtant ! C'est dans ce contexte pourri de l'Afghani-stan que nos soldats ont fait leur métier avec détermination. J'ai rencontré certains de leurs officiers. Je songe à leurs récits : ces efforts inlassables pour « gagner les âmes » ; ces discussions interminables dans les villages ; ces patrouilles meurtrières indéfiniment recommencées ; cette armée afghane qu'il s'agit de former et dont les performances n'invitent pas à l'optimisme. Soixante-trois vies auront été données au nom de cette tâche proprement impossible. Soixante-trois familles en deuil.

Je connais les arguments qu'on oppose à cette prétendue sensiblerie. Quand on choisit le métier des armes, dit-on, la mort fait partie du contrat. Au reste, ce niveau des « pertes » - pour parler comme les états-majors - est inférieur à l'hécatombe d'un seul de nos week-ends sur les routes. Concernant l'ensemble des forces occidentales, ajoutons que les 2 544 soldats tués en dix ans là-bas sont peu de chose comparés aux 58 177 GI qui furent perdus au Vietnam dans un laps de temps comparable. Tout cela est vrai.

À bien y réfléchir, pourtant, ces arguments ne pèsent pas lourd. Ils sont même idiots. Quand une guerre est mal conçue, mal engagée, mal conduite ; quand elle apparaît à l'évidence comme une « sale guerre », chaque vie perdue devient un scandale en soi. Et ce dernier n'est pas fini. Il y aura d'autres « pertes ». Je pense avec effroi à ceux de nos soldats qui tomberont encore, alors même qu'à Kaboul, les jeux sont faits.

 

jean-claude guillebaud

À Kaboul, de somptueuses villas sont sorties de terre, ces dernières années, alors même que les plus pauvres meurent de faim

 

 

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Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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