« Pourquoi je me présente contre Cécile Duflot » par Danièle Hoffman

Publié le 24 Novembre 2011

 

Parachutage à Paris 22/11/2011 
Danièle Hoffman-Rispal
Député PS de Paris
 

Rue89 publie en exclusivité la lettre que la députée socialiste Danièle Hoffman-Rispal a envoyé à Martine Aubry pour contester son éviction de la sixième circonscription de Paris au profit de la secrétaire générale d'Europe Ecologie - Les Verts, Cécile Duflot.


Cécile Duflot, lors d'une manifestation contre le projet de l''aéroport Notre-Dame-des-Landes, près de Nantes, le 9 juillet 2011 (Stephane Mahe/Reuters)

L'accord passé entre le Parti socialiste et Europe Ecologie - les Verts (EELV) prévoit la candidature en 2012 de Cécile Duflot sur la sixième circonscription de Paris.

Ce n'est pas le principe d'un accord qui m'interroge. François Hollande est seul à pouvoir mettre un terme à la politique désastreuse que l'UMP conduit depuis dix ans. Cette victoire de la France pour la France passe par un rassemblement de la gauche. Il faut donc qu'il y ait accord.

Ce n'est pas le principe d'une candidature de Cécile Duflot aux législatives qui m'interpelle. J'ai dit mon admiration pour elle. Jeune encore, mère de famille, elle a su se porter à la tête d'une formation d'importance et se faire une place dans les premiers rangs d'une société politique où les hommes dominent.

On n'a jamais vu une femme évincée au profit d'une autre

Ses qualités devraient lui permettre de contester son siège à n'importe quel élu de la majorité, d'autant plus à Villeneuve Saint-Georges, ville où elle réside, qui lui a confié un mandat [celui de conseillère municipale en 2004, ndlr] et qui fut longtemps une circonscription marquée à gauche.

En juin 2012, j'aurai 61 ans et terminerai mon second mandat de députée. On me soupçonnera peut-être de m'accrocher à ce siège et de renâcler au renouvellement. En premier lieu, je réponds que l'on n'a jamais vu, à l'heure du combat pour la parité, une femme évincée au profit d'une autre.

Nous, femmes, ne représentons que 18% des députés. C'était l'occasion d'en compter une de plus. L'occasion a passé, manquée par deux partis.

Belleville, Ménilmontant depuis quarante ans


Danièle Hoffman-Rispal, en 2010 (Besoindegauche/Wikimedia/CC)

En second lieu, mon âge, relativement au faible nombre de mes mandats, illustre assez le fait que, être député, cela se construit. Il m'a fallu du temps pour bien connaître Belleville et Ménilmontant. Ces noms évoquent le Paris crasseux et besogneux de Zola, le Paris gouailleur des photographies en noir et blanc, celui qui parle l'argot et déclenche des révolutions.

J'avais cette image à l'esprit lorsque j'y suis arrivée, voici quarante ans. Aujourd'hui, ces noms m'évoquent les dizaines de milliers d'habitants d'un quartier parmi les plus peuplé d'Europe, où se croisent toutes les couches sociales, tous les âges, une centaine de nationalités, davantage de cultures et toutes les religions. Tout ce qui s'affronte dans le monde parvient ici à coexister.

Cela ne va pas sans frictions, bien sûr, des frictions dont il faut connaître la source et le développement si l'on veut les comprendre, les prévenir et les résorber.

Un lien entre les velours de l'hémicycle et les pavés des faubourgs

Ensuite, c'est un quartier traversé de difficultés, graves pour nombre de ses habitants. Ces difficultés, depuis 2002, je les porte à l'Assemblée nationale. Ces difficultés, je peux les lire sur les visages des femmes et des hommes que je rencontre entre les grands ensembles qui bordent les boulevards et le fonds des anciennes cités ouvrières.

Elles ont le visage inquiet des femmes et des hommes qui franchissent le pas de ma permanence. Ils viennent chercher auprès de moi, leur élue, un soutien, mais surtout une écoute, une compréhension.

Etre député, cela dépasse le champ des compétences fixées par la Constitution. Etre député, c'est tisser un lien entre les velours de l'hémicycle et les pavés des faubourgs. A l'Assemblée, mes collègues de l'opposition et moi-même, nous avertissons les membres du gouvernement et de la majorité sur les injustices que leurs projets de loi aggravent. On ne nous écoute pas, on rit de nous.

Des gens humiliés, des fonctionnaires salis

En circonscription, les textes abstraits et les injustices qu'ils recèlent prennent chair sous mes yeux. Cette chair à vif :

  • c'est une mère qui travaille et ses quatre enfants condamnés à vivre dans une cave parce que le gouvernement refuse de réguler le marché locatif et de consentir le moindre effort en matière de logement social ;
  • c'est un jeune étranger soigné en France pour un cancer et que l'on renvoie en plein milieu de son traitement ;
  • c'est une jeune femme victime de violences conjugales, qui a voulu résister et s'enfuir, que son mari a dénoncée à la préfecture de police, laquelle refuse de lui renouveler sa carte de séjour pour rupture de la vie conjugale ;
  • ce sont des gens humiliés et des fonctionnaires salis, humiliés car rendus coupables d'être malheureux, salis par les basses besognes auxquelles tendent à se résumer leurs missions ;
  • ce sont les manœuvres sinistres qui permettent aux ministres d'arborer un sourire satisfait depuis les salons dorés où ils dressent leurs bilans.

De cela, je suis le témoin, et de cela je porte le témoignage à l'Assemblée, m'engageant en faveur des droits des étrangers, de l'égalité entre femmes et hommes, portant des projets complexes sur des sujets peut-être obscurs, mais critiques, les violences faites aux femmes, le droit de mourir dans la dignité, l'autonomie de nos aînés ou, en ce moment même, l'hébergement d'urgence.

La députée de gauche la mieux élue de France

Etre député, dis-je, cela se construit. Aujourd'hui, je suis la députée de gauche la mieux élue de France, avec 69% des voix aux dernières législatives.

Il n'en a pas toujours été ainsi. Je me souviens du temps où, jeune militante, j'accompagnais en novice mes camarades du XIe. Jacques Chirac régnait sur Paris sans partage, et si nous l'espérions, nous peinions à imaginer que, un jour, un socialiste présiderait les séances du conseil.

Il nous a fallu descendre dans la rue, visiter les immeubles, interroger et convaincre, semer le doute dans les esprits de nos concitoyens, persuadés que l'ordre du monde qu'ils subissaient était immuable. Ce travail de trente années, effectué patiemment avec les militants socialistes du quartier, je ne comprends pas qu'il doive se perdre sur un simple accord électoral.

Moi, je n'ai que le baccalauréat

Quand je suis revenue à Paris, à 20 ans, j'étais sans ressource et sans éducation. Pour vivre, il m'a fallu travailler. Quand d'autres étudiaient, je vendais des vêtements sur les marchés. Je n'ai que le baccalauréat, je ne suis pas passée sur les bancs de Sciences-Po ou de l'ENA.

Je n'ai pas l'élégance ni les expressions savantes de mes collègues, je n'ai pas la langue technicienne des uns, l'aisance rhétorique des autres. J'ai toujours été confrontée à la nécessité, et c'est avec la nécessité constamment à l'esprit que je m'engage et agis, depuis le temps où j'aidais des femmes du XIe à se faire avorter, avant la loi Veil, jusqu'à ces jours derniers où j'enquête sur le mal-logement.

J'ai toujours obéi aux consignes du PS

A travers moi, c'est un peu de Belleville, de Ménilmontant, du XIe et du XXe, qui s'élève vers les ors de la République, c'est un peu de cette vie concrète et laborieuse, difficile mais aussi pleine du sens de la solidarité qui accède à la tribune.

Entrée au Parti socialiste voici 37 ans, j'ai toujours obéi à ses consignes. Il m'arrive d'exprimer des divergences, mais jamais en dehors des réunions où nous élaborons nos projets. Je crois à cette règle, j'adhère à cette discipline, mais l'une et l'autre connaissent leurs limites, celles fixées par le doute, l'incompréhension, et le sentiment d'injustice qui est commun à tous les militants socialistes et qui fait de nous ce que nous sommes.

Je doute pour mes camarades parisiens, aux yeux desquels ce parachutage peut faire l'effet d'un désaveu. Je doute pour les habitants de la sixième circonscription de Paris, parce que leurs problèmes n'ont pas besoin d'une grande figure nationale, mais d'une personne proche d'eux, qui les écoute et porte haut leurs demandes.

Aussi présenterai-je ma candidature, si la situation n'évolue pas, précisément parce que je suis et demeure socialiste.

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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