Pourquoi l'éléphant est protégé mais pas le thon rouge

Publié le 29 Mars 2010

La conférence sur le commerce des espèces menacées s'est achevée cette semaine. Les requins devront se protéger seuls.

Des éléphants dans un parc national d'Afrique du Sud (Siphiwe Sibeko/Reuters)

Douze jours de pourparlers pour une grosse déception. La Convention sur le commerce des espèces menacées (Cites), dont les 175 pays membres se sont réunis jusqu'à jeudi 25 mars, à Doha, au Qatar, apparaît comme un nouveau fiasco diplomatico-environnemental.

Comment fonctionne le classement de la Cites ?

La Cites décide quelles espèces sont en danger. Depuis 1975, cette convention rassemble l'essentiel des pays du monde, unis dans le but de :

« Veiller à ce que le commerce international des spécimens d'animaux et de plantes sauvages ne menace pas la survie des espèces auxquelles ils appartiennent ».

Elle a, au fur et à mesure de ces réunions, classé 5 000 espèces animales et 28 000 espèces végétales. Ses ennemis ? Tous ceux dont qui veulent s'enrichir sur le dos de la nature. On trouve ainsi, en vente libre dans une boutique parisienne, un ours blanc empaillé, affiché à 65 000 euros, alors même que la survie de ces bêtes est menacée.

La législation adoptée par la Cites se doit d'être contraignante pour les Etats qui décident de l'appliquer et doit traduire les décisions internationales.

Selon le danger estimé sur l'espèce, la Cites classe en deux grandes catégories :

  • l'annexe I interdit le commerce des « espèces menacées d'extinction » : « Le commerce de leurs spécimens n'est autorisé que dans des conditions exceptionnelles » ;
  • l'annexe II : concerne les espèces « dont le commerce des spécimens doit être réglementé pour éviter une exploitation incompatible avec leur survie ».

Plus anecdotique, l'annexe III comprend « toutes les espèces protégées dans un pays qui a demandé aux autres parties à la Cites leur assistance pour en contrôler le commerce ».

Il y a tellement d'espèces à surveiller que certaines ont été oubliées, et la conférence de Doha a aussi servi à « toiletter » ses listes : un canard, « anas oustaleti », qui n'existe plus ni à l'état sauvage, ni en captivité, a par exemple été retiré.

Au menu : thon, requin, ours, éléphant…

Thon rouge : enterré par la Libye

Rue89 avait raconté comment un petit pays, gros pêcheur, la Libye, avait forcé le cours des choses, réussissant, grâce à une astuce de procédure, à clore précipitamment les débats.

Les requins retoqués

Le commerce du requin-taupe a failli être réglementé lorsque, par un coup de théâtre qui ressemble à ce qui s'est passé sur le thon rouge, Singapour a fait valoir une erreur technique lors du vote. Alors que son inscription en annexe II avait été approuvée à une voix près, le refus l'a emporté de trois voix lors du second vote, après un sérieux lobbying. Les Japonais pourront continuer à se régaler de leurs ailerons.

Requin marteau, requin océanique et aiguillat commun (saumonette) sont également passés entre les mailles des filets.

Le corail fera toujours de beaux bijoux

Les coraux rouges et roses font de beaux bijoux et font vivre du monde en Italie, en Asie et au Maghreb notamment, alors que « corallium » soit menacé par la pêche moderne et la surexploitation, finalement, peu importe : leur inscription en annexe II a été rejetée.

« La Tunisie a avancé que 5 000 emplois seraient menacés, alors qu'il ne s'agissait pas d'interdiction du commerce, mais de régulation », fait valoir l'association Robin des bois.

On peut continuer à vendre la peau de l'ours polaire

La mascotte de la lutte contre le changement climatique restera autorisée car la menace qui pèse sur l'espèce reste « insignifiante comparée à la fonte de la banquise », ont conclu les délégués.

Qu'il n'en reste que 20 000 à 25 000 et que sa population ait diminué de 30% en 45 ans n'a pas refroidi ceux qui s'intéressent à sa peau, notamment les Inuits. Il faut dire que la division des ONG n'a pas aidé ; certaines, comme le WWF ou le World conservation trust, considéraient que la proposition de protection émanant des Etats-Unis était plus « émotionnelle » que scientifiquement fondée.

Les éléphants s'en sortent bien

Pour les éléphants, dont le commerce est déjà interdit, « ça s'est bien passé », résume un associatif. La Zambie et la Tanzanie avaient tenté de rendre possible leur commerce, mais une coalition de pays africains a résisté. L'importance du braconnage et l'absence de contrôle dans certaines régions ont fait pencher la décision.

Pour le reste, on notera que les tigres pourront continuer à rugir sous la protection de la Cites et que le bois de rose, et surtout son huile essentielle utilisée en parfumerie, seront surveillés.

La faute à qui ?

L'envoyée spéciale du Monde rapporte que le chef de la délégation japonaise a de quoi être « heureux » car il a sauvé les goûts de ses consommateurs. Surtout, certains pays n'avaient pas lésiné sur les moyens : « Ils étaient trente, nous étions trois », raconte le chef de la délégation monégasque.

Jacky Bonnemains, président de Robin des bois explique :

« Il faut bien comprendre qu'il y a trois trois blocs : les Etats-membres représentés par ministères de l'Environnement, les ONG de protection de l'environnement (outre les Greenpeace et autres WWF, chez les franco-françaises ont ne comptait que la fondation Brigitte Bardot et nous-mêmes) et les autres associations qui représentent les commerçants. J'en conclus qu'il faudra que nous soyons aussi actifs qu'eux la prochaine fois ; »

Si on a tendance à mettre beaucoup sur le dos du Japon, « il ne faut pas en faire le diable », précise Jacky Bonnemains, car :

« Il y a aussi du protectionnisme chez des pays européens ou chez certains qui veulent adhérer à l'UE, comme l'Islande, et un axe des pays méditerranéens, avec la Libye, la Tunisie, le Maroc, et dans le Pacifique Singapour, l'Indonésie, qui freinent des quatre fers pour que des espèces soient protégées. »

Les associations se désolent un peu tard de leur impuissance, à l'image du Pew environment group, dont la représentante Sue Lieberman lance :

''C'est un triste, triste jour pour la conservation. La Cites était un traité qui réfrénait le commerce au nom de la conservation. Aujourd'hui, on restreint la conservation au profit du commerce'. »

Le président de Robin des bois appelle de son côté à une remise en question :

« Nous, ONG, avons un gros travail de pédagogie et de diplomatie à faire pour parler avec tous ces gens qui exploitent les ressources marines notamment. Il faudra changer nos méthodes. »

Photo : des éléphants dans un parc national d'Afrique du Sud (Siphiwe Sibeko/Reuters)

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Source  Rue89.com

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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