Reporters de guerre : pas d'ordre à recevoir de l'Elysée

Publié le 11 Janvier 2010

Les journalistes français enlevés en Afghanistan ont-ils pris trop de risques ? Des reporters de guerre réagissent.

Photo : un journaliste filme un entraînement militaire en Slovénie, octobre 2008 (Srdjan Zivulovic/Reuters)

Contactés par Rue89, plusieurs journalistes habitués à couvrir des conflits réagissent aux propos tenus par Nicolas Sarkozy lors du dernier conseil des ministres au sujet des deux journalistes de France 3 enlevés en Afghanistan :

« Ces journalistes étaient inconscients. Ils ont agi en contradiction avec les consignes de sécurité. C'est insupportable de voir qu'on fait courir des risques à des militaires pour aller les chercher dans une zone dangereuse où ils avaient l'interdiction de se rendre. »

Capturés à 120 km au au nord-est de Kaboul, sur une route réputée dangereuse, les journalistes de France 3 travaillaient pour l'émission Pièces à Conviction.

Les coupables sont les ravisseurs, pas les otages

S'il reconnaît que lui n'aurait pas emprunté la route sur laquelle ils ont été capturés, Adrien Jaulmes, grand reporter aujourd'hui correspondant du Figaro à Jérusalem, souligne qu'il ne faut pas se tromper de coupable :

« Les affaires de prises d'otages pervertissent toute réflexion. On finit souvent par accuser tout le monde, sauf les vrais responsables ; les victimes sont stigmatisées pour avoir été imprudentes, les rédactions pour avoir sous-estimé les risques, les pouvoirs publics pour ne pas en faire assez pour les libérer, etc.

Alors que les preneurs d'otage sont généralement oubliés dans les critiques. Ce sont eux seuls qui peuvent être violemment condamnés. »

Les journalistes de France 3 ont-ils pris des risques inconsidérés ? Des observateurs anonymes, cités par Le Figaro, estiment que les deux Français n'auraient pas dû emprunter des routes dangereuses « sans solliciter la protection des forces armées ».

Faire son métier sous la « protection des forces armées » n'est pas non plus un gage de sécurité dans les zones de conflit où le risque zéro n'existe pas. Ainsi, à la fin du mois de décembre 2009, une journaliste canadienne qui voyageait avec des militaires a été tuée lorsque leur véhicule a sauté sur une bombe artisanale.

Pas de risques « inutiles » et « inconscients »

En 2004, lors de l'enlèvement de Florence Aubenas, les pouvoirs publics avaient également mis en garde les médias contre les risques « inutiles » et « inconscients » encourus en Irak. Des réunions régulières étaient alors organisées à Matignon avec les rédactions. La consigne : ne pas aller en Irak.

Ce n'était pas un diktat, nuance Antoine de Gaudemar, directeur de la rédaction de Libération à l'époque, mais un conseil de sécurité.

Florence Aubenas en captivité, les journalistes français se sont effectivement fait rares à Bagdad. Parce qu'elle refusait de quitter le pays, Anne-Sophie le Mauff, correspondante de l'Humanité dans la capitale irakienne, avait reçu une lettre de l'ambassadeur de France l'invitant à rentrer en France.

Le directeur de l'Humanité avait alors publié une mise au point dans le quotidien pour souligner que ce problème, très sérieux, ne pouvait être :

« traité sur le ton de la polémique. Le travail des uns -l'ambassade et les services français- comme des autres -les journalistes attachés à leur mission- est suffisamment dangereux pour ne pas en rajouter. »

Les opérations de libération sont lourdes, coûteuses et très délicates militairement et diplomatiquement.

En septembre 2009, les forces spéciales de l'Otan ont libéré Stephen Farrell, un journaliste du New York Times, kidnappé alors qu'il enquêtait sur le bombardement très controversé mené par l'Otan.

Sultan Munadi, son interprète afghan et un soldat britannique ont été tués au cours du raid. Les critiques avaient alors accablé le gouvernement britannique, dont l'opération de sauvetage a été jugée mal préparée et précipitée.

La communication des armées ne suffit pas

Anne Nivat, journaliste indépendante et auteur de plusieurs reportages sur l'Afghanistan et l'Irak parus sur Rue89, estime dangereux d'accuser les médias :

« On se fait passer pour des fous mais c'est faux de dire qu'on fait courir des risques aux militaires, c'est le comble ! La guerre, ce sont des risques. Et le risque sérieux de perdre sa vie. Dire cela, c'est refuser le réel tel qu'il existe.

Quand on va en zone de guerre, on est le contraire d'un inconscient, on sait ce qui peut nous arriver, que le risque zéro n'existe pas.

On ne peut pas faire l'impasse sur la couverture des guerres. On ne peut pas se contenter de la couverture des guerres par les services de com des armées. Les briefings des armées modernes n'équivalent pas à un travail de journaliste. »

Des prises de risque excessives

Lorsque les pouvoirs publics déconseillent de travailler dans telle ou telle région, ils sont donc dans leur rôle. Idem pour les journalistes lorsqu'ils décident de s'y rendre quand même. Ni têtes brûlées, ni inconscients, ils sont généralement expérimentés et avertis des dangers.

Jean-Pierre Perrin, journaliste à Libération, a souvent travaillé dans la région :

« Il y a une nécessaire prise de risque dès qu'on se rend en Afghanistan. Personne ne peut prétendre qu'il n'aura pas d'ennuis, mais j'ai quand même l'impression qu'il y a des prises de risque excessives.

Tout dépend de ce que l'on recherche. Si c'est pour découvrir un charnier, la prise de risque sera évidemment justifiée… Il faut mesurer ces risques.

Il y a beaucoup d'endroit en Afghanistan où l'on n'a pas le sentiment que c'est dangereux. C'est un pays où l'on peut aller seul, à condition d'être expérimenté. »

Les journalistes, nouvelles cibles des insurgés

Pris au piège de guerres sans front, les journalistes, comme les civils, sont de plus en plus victimes de prise d'otages politiques et crapuleuses. En Afghanistan, plus de 74 étrangers ont été kidnappés depuis 2001.

Parmi eux, une douzaine de journalistes. Tous les cas ne sont pas médiatisés. En juin 2009, David Rhode a échappé à ses ravisseurs après sept mois de captivité, gardée secrète par la presse. Un récit passionnant de sa détention a été publié par le New York Times.

De la même façon, la prise d'otage d'un journaliste du Guardian n'a été révelée qu'au moment de sa libération en décembre 2009.

En dépit de ces risques, les journalistes interrogés sont unanimes : ils ne cesseront pas de travailler sur le terrain. En tous cas, pas sur ordre de l'Elysée.

 

Photo : un journaliste filme un entraînement militaire en Slovénie, octobre 2008 (Srdjan Zivulovic/Reuters)

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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theo lefevre 11/03/2016 19:43

bonjours les images c est pas mal mais tu peux mettre les liens pour les images merci