Solitude 22/08/2012 à 15h30 Sans argent, pas d’amour ?

Publié le 24 Août 2012

Rue89



Solitude 22/08/2012 à 15h30
Ramses Kefi | Journaliste Rue89

 

Un billet de 10 euros plié en forme de cœur (Robynlou8/Flickr/CC)

Franck (le prénom a été changé) a la trentaine. Il vit seul et travaille à Paris, dans un hôtel où il occupe le poste de directeur-adjoint. Au départ, il avait sollicité Rue89 pour participer à la rubrique « Votre porte-monnaie au rayon X » et montrer qu’avec ses 1 850 euros mensuels, il ne parvenait pas à s’en sortir :

« Il n’y a rien de larmoyant, car c’est la conséquence de certains de mes choix, que j’assume et ne regrette pas. Il y a bien pire que moi. Je voulais juste raconter mon histoire, un peu particulière. »

Sa démarche ressemblait finalement beaucoup plus à un témoignage. Celui d’un homme angoissé qui décrit sa solitude et qui, au fil des échanges, s’attaque à la dimension matérielle de l’amour sur laquelle on met souvent le doigt, sans vraiment remettre les mythes en question :

« Les relations sentimentales se mêlent toujours à l’aspect financier. L’argent ne conditionne pas les sentiments, mais plutôt la manière dont se passe la relation. »

Cette vieille maison dans le Centre

Il dit que son travail lui coûte cher. Les costumes, les cravates, « la pression des collègues pour déjeuner », alors qu’il n’a pas forcément les moyens de se le permettre :

« Quand je dépense à midi, je dois ensuite rééquilibrer. La majorité du temps, c’est sandwich-baguette le soir. A la fin du mois, disons le 20, il me manque toujours 600 euros pour respirer. »

Son salaire de 1 850 euros lui sert seulement à « assumer ». Il y sa vie parisienne, qui lui coûte un peu plus de 1 000 euros. Le loyer, les autres factures et les dépenses quotidiennes. Les à-côtés aussi : des cigarettes (12 paquets par mois), du shit (100 euros par mois) – « Un joint de temps en temps pour décompresser et éviter certains médicaments » – et une ou deux bouteilles d’alcool, « pour le plaisir ».

Et il y a cette vieille maison dans le Centre qui lui prend tout le reste. Il évoque « ces factures en double, ces dépenses pour son entretien et sa réhabilitation » qui pèsent sur son budget :

« C’est une maison familiale. J’ai racheté les parts de mon oncle pour conserver mes souvenirs et éviter à ma mère, trop juste financièrement, d’aller vivre en HLM. Je lui donne un coup de main. Sans regret mais avec tout ce ce que cela implique. »

« Quelle fille pourrait accepter ces lourdeurs ? »

Sa conseillère à la banque ne le connaît pas. Il ne consulte ses comptes une seule fois par mois, pour ne pas stresser et, depuis trois ans, ne sort quasiment plus :

« Quand on n’a pas les moyens de payer un coup, on reste planqué chez soi. »

Depuis Chloé avec laquelle il a rompu en 2009, il n’a fréquenté qu’une seule fille. Très brièvement et rien de sérieux. Il se sent bloqué et n’arrive pas à se projeter avec quelqu’un :

« Je tremble comme une feuille devant une femme susceptible de m’intéresser. [...] Je ne pars ni en week-end, ni en vacances et je n’ai pas vraiment de quoi m’amuser. J’ai beaucoup de responsabilités. Quelle fille pourrait accepter toutes ces lourdeurs ? »

Quand on lui demande d’en dire plus, il n’hésite pas à donner des détails. D’abord, sa rencontre avec Chloé dans un hôtel parisien en 2006 et leur histoire, qui va durer trois ans. Quand il était moins angoissé. L’euphorie du début, avec les illusions qui étaient les siennes :

« Je viens d’une famille noble. On a été éduqués avec certains tabous. Beaucoup de pudeur. Par excès de romantisme, je pensais que je ne dirais “je t’aime” qu’une seule fois et à une seule femme. J’avais trop magnifié le moment. »

« Je voulais l’aimer plus, mais j’ai échoué »

Et puis les épreuves, les doutes. « Les premiers blocages ». A l’époque, il n’est pas aussi fataliste qu’aujourd’hui :

« Elle était plus aimante que moi, même si j’étais très amoureux. J’ai eu peur de m’engager je pense. Peur de mettre en péril ma petite routine et peur de trop dire “je t’aime”. Je voulais l’aimer plus, mais j’ai échoué.

J’ai toujours eu peur des gens qui m’aimaient trop. »

En 2009, elle le quitte. « Quarante-cinq jours avant son anniversaire ». Elle ne l’aime plus. « Du jour au lendemain » et définitivement :

« Comment est-il possible de cesser d’aimer ? Ce n’est pas possible à mon sens. Elle m’a gâché. Maintenant, c’est le vide total. Il y a quelque chose en moi de changé, de déchiré, même si j’ai fait de grosses erreurs.

Elle me manque. Je ne parle pas de chair, plutôt de ces échanges sincères dans un couple. »

« De l’argent de côté pour ne pas être un boulet »

Après Chloé, il y a eu cette fille sur laquelle il ne s’épanche pas. C’est lui qui a rompu, très vite. Ça ne passait pas trop et il y avait « ce complexe de l’argent ». Quelque chose de nouveau chez lui :

« J’étais en colocation, elle avait un appartement dans le XVIe arrondissement et des projets de vie. Et moi j’étais là, avec toutes ces responsabilités, toutes ces dépenses. Ça ne pouvait pas marcher. Il y avait un décalage. »

« Je ne suis pas malheureux », me dira-t-il lors de notre dernier échange. Il m’explique qu’il doit seulement faire avec « ces lourdeurs » qui le minent mais desquelles il ne peut se défaire dans l’immédiat. « Je ne fais rien pour rencontrer une fille, l’envisager me met dans un état de panique. » Alors, il reste planqué. « En attendant » :

« Quand on ne peut pas suivre [financièrement], on se fait larguer ou on se retire discrètement. C’est triste de se dire qu’aujourd’hui, pour devenir un couple, il vaut mieux avoir de l’argent de côté pour ne pas devenir un boulet. »

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