Syrie : « Manifester la nuit, pour fatiguer les forces de sécurité »

Publié le 27 Juin 2011

Lors d'une manifestation contre la répression de la révolution syrienne à Istanbul (Murad Sezer/Reuters)

Khaled al-Khani est en France depuis douze jours. Cet artiste-peintre a participé à la révolte contre le régime de Bachar al-Assad et a dû entrer en clandestinité pour échapper à ses représailles.

La trop grande menace qui pesait sur les proches qui l'hébergeaient l'a poussé à prendre le chemin de l'exil. « Je ne suis pas spécial, des milliers de Syriens sont actuellement dans ce cas », précise-t-il. Il raconte à Rue89 le quotidien de son peuple depuis le début de la révolution.

Depuis des mois nous étions jaloux des Tunisiens et des Egyptiens ! Déjà, avant le 15 mars, qui marque le début de la révolution syrienne, la société civile a demandé à Bachar al-Assad de faire des réformes. Nous ne voulions pas que la Syrie reste à la traîne des pays arabes qui réclamaient eux aussi plus de liberté.

Une pétition lui a été envoyée, lui demandant de supprimer l'état d'urgence [instauré depuis l'arrivée du parti Baas en 1963, ndlr], l'abolition de l'instance juridique de la sécurité d'Etat, qui permet d'emprisonner un citoyen sans le juger, ou encore la liberté de la presse. Nous avons commencé à manifester en face des ambassades tunisiennes et égyptiennes, toujours avec l'autorisation du régime.

« Quand pourrons-nous aussi manifester ? »

Lorsqu'une révolte a éclaté en Libye, nous avons été un groupe d'environ 50 intellectuels à nous rendre devant l'ambassade de ce pays. Nous sommes retournés y manifester, sans autorisation. Nous avons crié : « Liberté, liberté, celui qui tue son peuple le trahit », ce qui est assez ironique, car c'était adressé à Kadhafi mais en même temps bien sûr au régime syrien.

Ce dernier n'est pas resté passif. Nous avons été insultés par les services de sécurité. Quatre hommes et quatre femmes ont été arrêtés. Ils ont cependant été relâchés au bout d'une nuit car le régime avait peur que cela n'amplifie le mouvement de révolte qui était encore isolé. Pendant que je courrais pour échapper à la police, je me demandais :

« Mais quand pourrons-nous aussi manifester ? »

Le 15 mars, beaucoup de manifestants se sont rendus au Souk al-Hamediyeh [près de la mosquée des Omeyyades à Damas, ndlr]. De nombreux appels avaient été lancés sur Facebook.

Si les Syriens manifestent devant les mosquées, c'est parce qu'il s'agit du seul lieu où le régime autorise les rassemblements, avec les églises. Ce n'est pas parce que nous sommes des extrémistes religieux. Beaucoup de Syriens se rendent à la mosquée uniquement pour participer à la manifestation à la fin de la prière.

Lorsque le gouvernement a commencé à nous accuser d'être des salafistes, nous avons pensé à manifester dans les stades de football. Mais le régime y a pensé en même temps que nous, et il a tout de suite annulé tous les matchs !

Dans la manif pro-Bachar, des participants choisis à l'avance

L'appareil de propagande du régime déjà bien rôdé s'est mis en marche. Le 29 mars, il a organisé une manifestation pro-Bachar. Comme toujours, tout était très bien planifié : les mukhabarats [services secrets, ndlr] imposent à certains étudiants, fonctionnaires et employés des entreprises privées dirigées par Rami Makhlouf [cousin de Bachar al-Assad, ndlr] d'y participer.

Ils n'ont pas le choix : ils doivent s'y rendre sous peine de sanctions, comme la perte de leur emploi. Les individus sont pointés au début et à la fin de la manifestation. A l'université, la majorité des professeurs qui ont étudié à l'étranger grâce à des bourses du gouvernement font partie des mukhabarats.

Le mouvement de révolte a grossi très progressivement Le régime a tenté de faire croire aux Syriens qui ne manifestaient pas que ceux qui descendaient dans la rue souhaitaient une augmentation des salaires.

Il a distribué 1 500 livres syriennes [22 euros] aux fonctionnaires, ce qui est une somme ridicule. Les gens se sont sentis insultés.

« Dans cette révolte, personne ne dirige, c'est très spontané »

L'argument selon lequel les manifestations sont l'œuvre d'infiltrés étrangers a aussi été un déclencheur pour les Syriens. Tous savent que ce n'est pas vrai. La colère nous a poussés à manifester. Descendre dans la rue est également une réaction logique à la répression et au nombre de tués.

Partout, des comités de mobilisation sont en train de se créer. Facebook et les téléphones portables jouent un rôle très important dans la révolte, mais il ne faut pas oublier tous les petits villages où il n'y a pas de connexion internet et où les habitants bougent de leur plein gré, sans attendre le signal de qui que ce soit.

Dans cette révolte, personne ne dirige, c'est très spontané. Beaucoup de manifestations sont organisées la nuit car cela fatigue les agents de sécurité ! Ils doivent travailler durant la journée et ne peuvent pas dormir la nuit à cause de nous. Des manifestations sont prévues le jour et la nuit pour ne pas leur laisser de moment de répi.

Du coup, le mouvement a progressivement grossi. La réponse du gouvernement est de chercher à effrayer la population. Hamza al-Khatib en est le triste exemple.

Rien ne forçait le régime à montrer le corps de l'enfant, mais il a souhaité effrayer les manifestants, leur envoyer un message. Le gouvernement, qui persécute à présent des villags entières, est persuadé que sa ligne de conduite est efficace alors qu'au contraire cela donne au peuple une plus grande détermination.

Angoissant d'aller manifester sous les balles, pire de devoir se cacher

J'ai finalement dû me cacher car le régime me recherche, pour plusieurs raisons. J'ai signé des communiqués rédigés par l'opposition. J'ai aussi reçu trois fois des appels de la télévision Al-Dounia [pro-régime], qui souhaitait m'interviewer sur le thème du patriotisme, ce que j'ai toujours refusé.

J'ai également rédigé un texte sur le massacre en 1982 de Hama, dont je suis originaire. Il a été repris sur une soixantaine de sites, ce qui a dû jouer en ma défaveur.

Un soir je me suis rendu à mon atelier de peinture. En Syrie, on a tous l'habitude de ne pas regarder seulement en face de nous, mais aussi de chaque côté. J'ai bien fait car j'ai aperçu non loin de l'entrée quatre hommes à l'aspect louche.

J'ai garé ma voiture loin de chez moi : tout le monde agit de la sorte, car sinon la police secrète sait tout de suite si vous êtes chez vous ou non. J'ai marché tranquillement vers eux.

D'autres hommes étaient devant l'entrée de mon immeuble. Ils ont commencé à me regarder de loin, j'ai décidé de passer devant eux sans entrer chez moi. J'ai senti que j'étais suivi, j'ai pris mon téléphone et j'ai prononcé quelques mots en français. L'homme a fini par me dépasser. On a échangé un regard qu'ils ne m'avaient pas reconnu. Je suis alors entrée en clandestinité.

Il est très angoissant d'aller manifester quand on sait que la mort nous attend peut-être, que la balle d'un sniper peut nous tuer. Il est encore pire de devoir se cacher. On voit dans les yeux des personnes qui nous hébergent l'angoisse d'être découvert.

Pendant 21 jours, j'ai changé de lieu quotidiennement pour ne pas être repéré, mais je n'ai rien de spécial, des milliers de Syriens sont actuellement dans ce cas. Lorsque j'ai obtenu mon visa pour l'Allemagne où j'étais invité à un événement culturel, j'ai quitté mon pays.

Le massacre d'Hama se répète : « Aujourd'hui, nous sommes réveillés »

Ce qui se passe aujourd'hui en Syrie est exactement ce que nous avons vécu dans les années 1980. Avant le massacre d'Hama en 1982, des intellectuels avaient écrit à Hafez al-Assad pour lui demander les mêmes réformes que celle que nous avons formulées à Bachar depuis le début des révoltes arabes.

Au final, plus de 40 000 personnes ont été tuées à Hama et dans les villages alentours en 1982 et 20 000 sont toujours portés disparus. Le gouvernement a fait croire que la révolte n'était que l'œuvre des Frères musulmans, mais beaucoup d'autres Syriens avaient demandé des réformes.

Le régime n'a jamais rien dit sur ces morts, il a confisqué leur droit à la vie comme à la mort. La répression a été telle que pendant des années, les Syriens n'ont osé contredire le pouvoir. Nous n'avons jamais demandé à ce que les corps des personnes tuées nous soit rendus, ni où se trouvent les dépouilles de ceux qui ont disparu.

Mais aujourd'hui, nous sommes réveillés. Nous ne nous tairons pas tant que nos morts n'auront pas de stèle. Cette fois, je ne pense pas que les manifestations cesseront.

Merci à Aïcha Arnaout pour son aide.

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Source Rue89.com

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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