Tahar Rahim : « La revanche sociale, ni un objectif ni une motivation »

Publié le 27 Novembre 2011

    Depuis son César pour « Un prophète », l'acteur enchaîne les films. Il nous parle de son enfance, du milieu ouvrier d'où il vient, du choc de la Tunisie. Rencontre.

    Tahar Rahim est un trentenaire élégant. A le voir arriver en manteau Balenciaga et étole en cachemire, on pourrait presque le croire échappé d'un film de Christophe Honoré. Il n'en est rien. Le comédien est à l'affiche du dernier film du réalisateur chinois Lou Ye, « Love and Bruises », dans lequel il incarne un ouvrier écorché, amoureux d'une étudiante chinoise débarquée à Paris.

    Tahar Rahim par lui-même
    De son enfance à ses débuts dans le cinéma, en passant par sa vie d'étudiant, Tahar Rahim se raconte.

    Ce qui frappe d'emblée chez l'acteur, c'est cette manière chaleureuse qu'il a de saluer : « Ca va  ? Bien  ? » On pourrait l'avoir quitté la veille, à la sortie du ciné. Assis devant un paquet de cigarettes dans lequel il puise à intervalle régulier, il dégage une douceur désarmante.

    « Il n'y a pas de drame sur le visage de Tahar, disait Jacques Audiard après le tournage d'“Un prophète”, le film qui l'a révélé. Il n'y a pas de tragédie. Il a le regard d'un enfant. »

    « On ne parlait pas de Maupassant à table »

    Les parents de Tahar ont quitté l'Algérie pour immigrer à Belfort. Son père enseignait à Oran. A son arrivée en France, il connaît le déclassement social.

    « Mon père était professeur d'arabe en Algérie. T'imagines la déception que tu peux avoir quand tu as tout ça dans la tête  ? Tu te retrouves à l'usine alors que tu as fait des études… Tu te sens amoindri, je pense. C'est dur.

    Mon père m'a enseigné ce dont j'avais besoin ici. Lui, et ma mère surtout. Les valeurs avec lesquelles je pouvais avancer : le travail, le respect des autres… la persévérance aussi. »


    Tahar Rahim, en octobre 2011 à Paris (Audrey Cerdan/Rue89)

    Tahar Rahim est « le dernier d'une grande fratrie ». Il grandit dans une famille modeste, « où on ne parle pas de Maupassant à table. Mes parents, issus de l'immigration, ne pouvaient pas m'initier aux bouquins. J'y suis allé par un autre chemin que la table du salon ».

    « On va pas dire que je suis né dans des draps de soie, résume-t-il sans s'apitoyer. Je ne suis pas non plus un enfant de la balle. »

    « Je suis fils d'ouvrier. Je viens d'un petit quartier, d'une petite ville de l'Est, où les gens vivent avec pas grand-chose. Les parents travaillaient à l'usine. C'est simple, là où j'étais, t'as Peugeot ou Alstom. Voilà. C'est ces gens-là et les enfants de ces gens-là que j'ai côtoyés beaucoup. »

    Pendant son enfance à Belfort, le jeune homme s'ennuie ferme.

    « Il n'y a plus de bus après 19 heures. Ça veut tout dire. Donc, moi, j'allais au ciné. Ça me permettait de voyager. »

    Tahar y passe même tout son temps. A 15 ans, il est résolu à devenir comédien. Après avoir étudié sans passion pendant deux ans, il entre dans une école de cinéma. En 2005, il emménage à Paris.

    « A un moment, je me suis retrouvé dans le XVIIe arrondissement. [Silence.] C'est vite mort là-bas, hein… ça me rappelait Belfort. »

    La galère est moins longue que prévue. « J'ai eu beaucoup de chance. » Très tôt, un dénominateur commun s'affirme au fil de ses principaux rôles.

    Une rencontre décisive à l'arrière d'une voiture

    En 2007, il est Yazid Fikry dans la série « La Commune », produite par Canal +. Tahar incarne une petite frappe de 15 ans qui séduit avec sa bouille d'enfant mais s'illustre dans la cité par une violence terrifiante.

    Sur le tournage, Tahar Rahim rencontre Jacques Audiard par hasard, à l'arrière d'une voiture de la production qui les ramène en ville.

    « Il y a eu un côté “love at first sight”, confiera plus tard le réalisateur. Je ne sais pas comment dire, j'ai su qu'on allait se revoir » (« Moi, j'en étais pas si certain  ! » s'esclaffe Tahar).

    Quand commence le casting d'« Un prophète », Jacques Audiard rappelle le jeune homme. « Il a été formidable aux essais. » Le film sort deux ans plus tard et révèle le comédien.

    Bande-annonce d'« Un prophète » de Jacques Audiard

    Tahar interprète Malik el Djebena, un délinquant contraint de louvoyer dans la jungle carcérale. Audiard raconte :

    « L'histoire de Malik el Djebena dans le film, c'est l'histoire d'un petit mec qui n'a pas d'histoire ni d'identité et qui va écrire lui-même sa propre histoire. Et c'est aussi l'histoire d'un comédien – Tahar Rahim – qui va écrire son histoire de comédien. »

    Le rôle vaut à Tahar le César du meilleur acteur et celui du meilleur espoir masculin. Les propositions de scénarios se mettent à pleuvoir.

    Plus récemment, il est Younes dans « Les Hommes libres », d'Ismaël Ferroukhi. Le parcours de son personnage de petit trafiquant devenu résistant traverse le quotidien misérable de quelque 100 000 Algériens qui survivaient à Paris pendant l'Occupation.

    Bande-annonce de « Les Hommes libres » d'Ismaël Ferroukhi

    « Mes personnages sont accrochés au réel »

    Au final, tous les rôles de Tahar Rahim – jusqu'à son apparition dans le clip de Sniper, « Fallait que je te dise », sont porteurs d'un traumatisme social qui les repousse vers les marges. Chacun cherche à s'élever, par une histoire d'amour ou la fidélité à certaines valeurs de classe.

    « J'ai toujours été plus intéressé par les personnes qui sont en périphérie du système ou de l'ordre social établi. Ce sont des gens fracturés et qui ne peuvent pas le dire. Ou alors ils parlent avec le corps, les émotions ou leurs pulsions. Les gens qui sont dans une problématique sociale ou à la marge de la société ont plus de choses à exprimer. En tout cas, c'est le sentiment que j'ai au cinéma. »

    Pour lui, ce choix n'a pourtant rien de conscient. Il lâche simplement :

    « Faut que j'aie de la bouffe, tu vois, sinon je me fais chier. Il s'avère que tous mes personnages sont accrochés au réel. Mais c'est en faisant des interviews que je me rends compte de ça. Parce qu'on me le demande. Et je me dis : merde, c'est vrai  ! »

    Tahar Rahim n'a élaboré aucun discours là-dessus et ne défend aucune réflexion de classe. Sur le sujet, il cherche un peu ses mots et reprend une expression lâchée un peu plus tôt : « petites gens ».

    « Peut-être que je vais vers des choses que je connais, que j'ai côtoyées. C'est un truc qui me parle. »

    Mais la revanche sociale n'est « ni un objectif ni une motivation » pour le comédien. « Sinon tu te scléroses. Si tu arrives avec des a priori à un casting, c'est fini. »

    Pour choisir ses rôles, il a adopté deux critères :

    « J'ai envie que ça m'apprenne des choses et puis il y a le kif personnel. Par exemple, il y a un côté gosse dans le fait de jouer un prince qui devient guerrier dans “Or noir”, de Jean-Jacques Annaud » (en salles le 23 novembre).

    Il ajoute, les yeux plissés de malice : « Il y a une petite part d'égoïsme, de kif. » Mais le tournage l'a bouleversé, pour des raisons imprévues…

    Bande-annonce d'« Or noir » de Jean-Jaques Annaud

    En Tunisie, « j'ai vu un peuple qui se soulevait »

    La révolution tunisienne a surpris le comédien en plein tournage avec l'équipe de Jean-Jacques Annaud, entre Hammamet et Tunis :

    « Ça m'a marqué à un point… J'ai vu ça : un peuple qui se soulevait et qui allait récupérer ce qu'il avait de plus précieux, le respect, la considération. C'était comme si tout le pays se réveillait. Sur le moment, c'était fou. Il y avait des barrages de civils qui s'improvisaient partout. »

    Encore habité par la révolution, Tahar Rahim en garde des visions :

    « Près de Tunis, j'ai vu un barrage que les gens avaient construit avec plein d'objets divers et, au milieu, il y a avait les portières et les roues d'une voiture de luxe qui avait été désossée. »

    « Et puis ça a commencé à vraiment chauffer », ajoute-t-il. L'équipe de tournage est rapatriée.

    « On s'est fait escorter par l'armée. C'était une sorte de film dans le film. On est rentrés trois jours en France et puis on y est retournés en équipe restreinte pour finir le film. D'ailleurs, mon coach d'anglais m'a lâché. Il n'a pas voulu y retourner, il avait eu trop peur. Je ne lui en veux pas. C'était vraiment flippant. Malgré tout, j'avais envie de voir. Assister à ça n'arrive qu'une seule fois dans une vie. »

    Dans la foulée d'« Or Noir », Tahar Rahim tourne « Love and Bruises », « marquant pour d'autres raisons ». « J'y tiens beaucoup, à ce film », confie-t-il, sans parvenir à dire vraiment pourquoi : « Quand ça parle d'amour, il n'y a pas trop d'explications. C'est un film qu'on recrache ou qu'on embrasse. »

    « Faire oublier sa condition à quelqu'un à travers un film »

    Tahar Rahim ne voudrait faire que du cinéma. Rien que du cinéma. Il s'arrête malgré tout sur ce prénom – Mathieu – qu'il porte dans le film :

    « Il faut quand même attendre qu'un réalisateur chinois vienne en France pour me proposer un rôle fort d'un type qui est français. On n'y est pas encore », sourit-il.

    Son sourire s'estompe tout à coup, et avec lui cet air romanesque de jeune premier qu'il arborait jusque-là. On sent affleurer le jeune homme « faisant vraiment partie de la vie de tous les jours » que cherchait Lou Ye pour son film.

    Après « Nuits d'ivresse printanière », fable érotique censurée en Chine, « Love and Bruises » a été tourné en majeure partie en français, alors que Lou Ye ne parle pas notre langue. Sur le plateau, le réalisateur travaille avec des écouteurs pour entendre d'un côté les dialogues en français des acteurs et de l'autre la traduction en chinois.

    « Il vous faut reporter votre attention et votre jugement sur d'autres choses, parmi lesquelles l'humeur, l'intonation, le rythme, les expressions, l'intensité du regard, les gestes… Tout ce qui dépasse les mots », explique Lou Ye.

    De fait, Tahar Rahim déploie un style de jeu très physique.

    « Il y a une part de composition. J'ai été bosser une semaine avec les ouvriers sur les marchés, du côté de Belleville. Pour les voir. Observer comment ils se déplacent. Ceux que j'ai rencontrés passaient peu par les mots. Ils sont simples, comme le personnage. Ils disent ce qu'ils pensent, vont droit au but. Quand ils parlaient de sexualité entre potes autour d'une bière, à la fin du boulot, c'était cru. Je suis allé puiser là-dedans. »

    « Love and Bruises » est un film dur. La sexualité y occupe une place centrale. Les corps sont filmés de manière frontale, caméra à l'épaule. L'amour s'assortit de brutalité et de solitude. Le consentement sexuel résulte presque d'une abdication.

    Bande-annonce du film « Love and Bruises » de Lou Ye

    Certaines scènes sont à la limite du soutenable. Pas question pour le jeune homme que ses parents voient le film. « Ça va pas ! » Il rit en enfouissant mécaniquement son visage dans ses mains. « Non, ils l'ont pas vu et ils le verront pas. Je veux pas. C'est trop intime. »

    « Quand tu dois jouer ça, tu y vas. Il y a un truc d'intention qui peut déranger. Je sais pas si une maman a envie de voir son fils faire ça. En tout cas, l'imaginer… Mon personnage est ancré dans le réel, la caméra est très proche. T'es presque à la place du gars ou de la fille. Y a un truc très étrange, et j'ai pas envie de ça. Je leur ai dit de ne pas y aller. »

    Son attachée de presse vient soudain rappeler la séance photo qui l'attend pour le magazine masculin GQ.

    « J'ai fait la couverture de L'Optimum aussi, annonce-t-il sans fierté. J'aime pas le titre qu'ils ont mis. » C'est « Tahar Rahim, le nouveau Pacino ». La coupe de cheveux, le costard et l'attitude appuient la ressemblance.

    Le comédien refuse le rôle de porteur de bannière comme tout autre raccourci. Il estime « n'être pas fini » et serre son bonheur de comédien montant, tout en plaçant son intégrité dans des petites choses, comme éviter de se montrer quand il n'a pas de film à défendre ou fuir les soirées sponsorisées où on l'invite en échange d'un smartphone ou d'une somme d'argent. Ses ambitions s'inscrivent dans la logique de son parcours. Il s'allume une dernière cigarette.

    « Aujourd'hui, je n'ai pas de pouvoir particulier pour changer le monde. Je ne sauve pas de vies. Je ne donne pas de travail à quelqu'un. Si j'arrive au moins à faire oublier sa condition à quelqu'un à travers un film, eh bien j'ai réussi ce que je veux faire. Parce que moi, c'est ce que ça m'a apporté, le cinéma. Quand j'y allais, j'oubliais que je me faisais chier dans la vie. »

    Finalement, la chose essentielle que partage Tahar Rahim avec la plupart de ses personnages est sans doute cette quête d'un courant ascendant, et la satisfaction qu'il y a à devenir quelqu'un, sans chercher à être quelqu'un d'autre.


    Tahar Rahim, en octobre 2011 à Paris (Audrey Cerdan/Rue89)

    Rédigé par jeanfrisouster

    Publié dans #citoyens du monde

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