Tunisie : du mouvement de Sidi Bouzid à l'entrée en démocratiePar Michel Wieviorka | Sociologue, EHESS |

Publié le 15 Janvier 2011

Le mouvement populaire tunisien sera-t-il capable de transformer la fuite de Ben Ali en construction démocratique ? Il existe de bonnes raisons de l'espérer. La principale tient au fait que ce mouvement a mis en avant clairement des enjeux sociaux et politiques qui sont ceux qu'une démocratie peut et doit avoir à cœur de traiter. Il ne parle pas de Dieu, il n'est pas guerrier, son combat n'est en aucune façon identitaire. Il demande de la justice sociale, des libertés, et des perspectives d'avenir pour la jeunesse. Il appartient à la noble famille des soulèvements populaires contre l'autoritarisme, l'oppression et l'injustice.

Les difficultés liées au quasi-vide politique

Mais une fois que sera dépassée la joie d'avoir obtenu le départ peu glorieux de Ben Ali, le mouvement sera inévitablement confronté à d'importantes difficultés. Les unes tiennent à la nature même du régime actuel, qui n'a pas été renversé entièrement, loin de là. L'armée, la police, les appareils coercitifs n'ont pas soudain disparus, comme par enchantement, et leurs soutiens pas davantage.

D'autres difficultés tiennent au quasi-vide politique qu'a su imposer le régime. Un pouvoir autoritaire, par définition, fait en sorte d'interdire ou d'empêcher l'existence d'acteurs politiques organisés susceptibles d'incarner une opposition à travers des projets construits et réalistes, et de les mettre en débat.

Or il n'y pas à ce jour, ou pas suffisamment, de partis aptes à proposer une vision crédible ou un programme constructif pour le pays, que ce soit sur place, ou au sein de l'émigration tunisienne, notamment en France. Le mouvement ne pouvait être que défensif, de refus de la situation et de l'oppression. Il est venu d'en bas, de la société, de la population elle-même, et faute d'un système politique réel, il ne dispose pas, en dehors de lui-même, des relais pour se transformer en visée électorale.

Le rôle des intellectuels

Le mouvement tunisien n'est pas violent, ce n'est pas lui qui a tiré, causé des morts, même si quelques débordements ont pu ici ou là accompagner les manifestations depuis un mois. Il est d'essence profondément démocratique. Mais il n'a pas, en lui-même, fait apparaître jusqu'ici de capacité à transformer un immense désespoir et un grand refus en une projection politique tendue vers le futur.

Il n'est pourtant pas totalement incapable de le faire. Ce mouvement, en effet, a su rassembler un peuple, et pas seulement certaines catégories sociales. Il compte parmi ses acteurs et ses sympathisants de nombreux intellectuels, au sens large, universitaires, personnes éduquées, qui ont souvent eu l'expérience de l'émigration et de l'ouverture au monde. Il faut souhaiter qu'il sache vite se doter, en son sein, des lieux de réflexion et d'analyse qui lui permettront de transformer l'essai en projets et programmes ne s'arrêtant pas à des logiques de rupture et au rejet du régime de Ben Ali.

Les Français peuvent aider

Pouvons-nous, depuis la France, contribuer à une telle transformation ? Hier, il y avait sinon de la compromission, du moins beaucoup de complaisance vis-à-vis de Ben Ali, y compris dans certains secteurs de la gauche. Jean Daniel s'adressait à lui, par exemple, non pas comme à un dictateur, mais comme à un ami à qui on peut demander de modifier quelque peu des comportements excessifs ou injustes – en aurait-il fait autant avec Franco ou Salazar trente ans plus tôt ?

L'opinion internationale, ici, peut jouer un rôle décisif, et notamment depuis la France, pour exercer une pression forte, de façon que soit mis en place un processus électoral réellement démocratique. Nous pouvons aider les Tunisiens qui veulent réfléchir aux propositions politiques qui pourront permettre à la Tunisie de sortir de la situation par le haut à aller de l'avant, sans nous substituer à eux, en répondant à leurs éventuelles demandes, en leur facilitant les choses, notamment s'ils vivent en France.

Nous pouvons d'ailleurs immédiatement attirer leur attention sur un grave danger : si le mouvement n'opère pas un passage rapide au politique, s'il ne met pas en avant l'exigence majeure de la mise en place d'un processus démocratique, s'il ne suscite pas des projets et des programmes, en son sein ou chez des acteurs plus politiques, il connaitra la désillusion, la répression, et la tentation de la violence.

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Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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