Un chanteur engagé et populaire à la fois Jean FERRAT

Publié le 14 Mars 2010

L'artiste est décédé des suites d'un cancer, hier, à 79 ans, à l'hôpital d'Aubenas (Ardèche). C'était le dernier des grands de la chanson française
Grand interprète d'Aragon, Ferrat est ici à Bobino, fin 1965, avec l'écrivain et Elsa Triolet. A gauche du chanteur, sa femme, la chanteuse Christine Sèvre. (photo archives AFP)
Grand interprète d'Aragon, Ferrat est ici à Bobino, fin 1965, avec l'écrivain et Elsa Triolet. A gauche du chanteur, sa femme, la chanteuse Christine Sèvre. (photo archives AFP)


Une voix de chanteur de charme au service d'une conviction, un sourire tendre sous une moustache de paysan, un visage émacié éclairé par un regard de poète : au-delà de l'image de l'artiste, Jean Ferrat laisse le souvenir d'un homme sans compromission. Engagé et lucide, généreux et prudent, marginal et populaire. D'un homme libre qui s'est construit dans la souffrance puis dans la révolte et qui ne s'est jamais renié lorsque le succès est venu à sa rencontre.

Jean Ferrat, de son vrai nom Jean Tenenbaum, est né à Vaucresson (92) un 26 décembre 1930 et a grandi à Versailles dans une famille de quatre enfants. Son père juif est un petit joaillier qui avait fui les pogroms de Russie, sa mère catholique est fleuriste et chante à la maison des opérettes de sa jolie voix de soprano. Le malheur n'est pas loin, avec la guerre et la déportation du père qui ne reviendra pas d'Auschwitz. Le reste de la famille doit sa survie à des militants communistes. Jean Ferrat ne l'oubliera jamais. S'il n'a jamais eu sa carte au PCF, il revendiquera ses liens d'amitié avec les communistes et se réservera le droit de les critiquer.

L'adolescent doit interrompre ses études pour aider les siens. Il entre dans un laboratoire de chimie du bâtiment et occupe ses rares loisirs à apprendre la guitare et la comédie dans une troupe de théâtre amateur. Il chante aussi pour ses amis et compose ses premières mélodies. Prévert, Kosma et Aragon vont définitivement le détourner de la chimie. À la fin des années 50, il chante « Les Yeux d'Elsa » dans les cabarets de la rive gauche en s'accompagnant à la guitare, il rencontre Christine Sèvre, qui deviendra son épouse, et Gérard Meys qui l'accompagnera durant toute sa carrière comme agent artistique puis éditeur de musique. Le succès arrive enfin en décembre 1960 avec « Ma môme ». Une chanson qui lui ressemble, qui parle de gens simples, de vrais sentiments, de refus de l'argent et de la gloire factice...

« Nuit et brouillard »

La France des années De Gaulle s'entiche du chanteur de gauche. Les couples dansent langoureusement dans les discothèques au rythme de « Nuit et brouillard », qui raconte la déportation, puis les jeunes et leurs aînés cèdent à l'appel de « La Montagne ». Son voyage à Cuba, en 1967, lui inspire « Santiago » et « Guerilleros » mais, en 68, il réglera leurs comptes aux gauchistes avec « Pauvres petits cons ». Le chantre de « Potemkine » prendra aussi ses distances avec l'URSS après l'invasion de la Tchécoslovaquie (« Camarade ») et avec le PCF - « Le Bilan » fustigeait Georges Marchais et son « bilan globalement positif des pays de l'Est ». Jean Ferrat accompagne la contestation mais refuse d'en faire son fonds de commerce. Seules comptent pour lui la justice et la fraternité.

La droite est encore au pouvoir et le militant chante toujours Aragon. Énormes succès populaires pour « Aimer à perdre la raison » et « La Femme est l'avenir de l'homme ». On le voit peu à la télé, qui lui préfère des chanteurs plus consensuels. En 1973, il décide de ne plus donner de concerts. Ses albums se font plus rares. Il goûte le bonheur paisible de la campagne ardéchoise et monte à Paris lorsque la promotion de ses disques l'y oblige. Et que se présente l'occasion de quelques coups de gueule. Car si la moustache a blanchi, le refus de se soumettre n'a pas pris une ride.

La Star Academy égratignée

« Oui, je suis un peu le José Bové de la variété », dit-il en 2003 dans une interview à « L'Express » qui - excepté sa violente diatribe contre l'industrie du disque à la une du « Monde » l'année précédente - met fin à huit ans de silence. Du moins dans les médias.

« Soit on accepte d'être bouffé par les multinationales, soit on entre dans la lutte. Chanteur est un métier difficile et très individualiste, certains s'en sortent, mais la plupart ont une vie matérielle précaire. [...] C'est aux autorités gouvernementales d'intervenir pour faire respecter la liberté de diffusion et de création de la chanson », disait-il en substance, égratignant au passage les émissions comme la Star Academy qui lancent comme des vedettes des jeunes chanteurs qui n'ont « ni le répertoire ni les épaules » pour assumer leur gloire souvent éphémère.

Le dernier des Mohicans

Jean Ferrat avait débuté en lever de rideau d'Aznavour avec sa guitare et quatre chansons. Il était devenu un « grand monsieur » respecté pour son talent et ses idées. Un homme qui pouvait chanter le poing levé et l'émotion à fleur de peau. Plus de 200 chansons témoignent de sa carrière. Il aurait pu couler une retraite paisible dans son refuge d'Antraigues-sur-Volane près d'Aubenas s'il n'y avait eu sa ferveur politique. Il avait soutenu la candidature de l'altermondialiste José Bové lors de la présidentielle de 2007, il appuyait la liste du Front de gauche en Ardèche pour les régionales.

« Après Brel, Brassens et Ferré, il était le dernier des Mohicans. C'est toute une page de la chanson française qui se tourne », résume Michel Drucker. Une voix s'est éteinte mais elle continuera de résonner longtemps dans le coeur de ceux qui veulent vivre debout.

[VIDEO] Jean Ferrat, "La Montagne"

[VIDEO] Jean Ferrat, "Aimer à perdre la raison"

[VIDÉO] Jean Ferrat, " Nuit et Brouillard"

Isabelle Aubret à Tours : « Je perds l'Ami »

Isabelle Aubret. (Photo dr)
Isabelle Aubret. (Photo dr)

La chanteuse Isabelle Aubret, dont le répertoire compte de nombreuses chansons de Jean Ferrat, lui a rendu un émouvant hommage sur scène - hier en fin d'après-midi à Tours, où elle se produit dans le cadre de la tournée « Âge tendre et tête de bois » - en interprétant devant plusieurs milliers de spectateurs le titre fétiche du chanteur, « C'est beau la vie ! ».

« J'ai une triste nouvelle à vous apprendre. Celui que j'appelle Tonton est maintenant au ciel », avait annoncé aux spectateurs Isabelle Aubret, les mains jointes. La salle s'est alors levée pour un long hommage silencieux.

« Je perds un ami. Je perds l'Ami », a ensuite déclaré la chanteuse, très émue. « Le public aussi a perdu un ami. C'est une déchirure après tant d'années, de bons temps et de belles chansons. » « J'ai chanté pour lui dans l'après-midi avec le public et je vais rechanter ce soir. Je ne sais pas si il y a un au-delà, mais je dois être forte pour qu'il soit fier de son petit soldat », a ajouté la chanteuse.

Jean Ferrat, artiste censuré   ...................


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Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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