Un leader politique qui dit « ça fait chier », ça vous choque ?

Publié le 17 Mars 2010

Daniel Cohn-Bendit au Parlement européen en juillet 2009 (Yves Herman/Reuters)

« Shut up » (« Ta gueule »), qui claque dans la bouche de Daniel Cohn-Bendit à l'attention de Frédéric Lefebvre ; « On va pas tout foutre à plat » sur les lèvres de la secrétaire d'Etat à l'Ecologie, Chantal Jouanno, ordinairement plus select ; vous aurez peut-être relevé d'autres saillies décontractées sur les plateaux télé de la soirée électorale du 14 mars. En y voyant éventuellement une tendance un peu triviale.

C'était en tous cas ce que reprochait à la classe politique un auditeur de France Inter, jeudi 11 mars. Marie-George Buffet (PCF) était l'invitée du matin : un modèle de langage qui se tient, à en croire l'auditeur. L'antithèse de Buffet à ses oreilles ? Cécile Duflot, chef de file d'Europe Ecologie. Pourquoi ? Parce qu'elle lâche un peu trop spontanément « c'est chiant » en interview.

Pas faux : Cécile Duflot est arrivée en politique avec un phrasé plutôt détendu. Comme l'avait fait, avant elle, Olivier Besancenot. Lequel disait encore récemment d'une UMP grosso modo aux abois qu'elle avait « la dalle ».

Pourquoi les hommes politiques se relâchent-il ? On peut évidemment penser au changement générationnel. Duflot, comme Besancenot, sont de jeunes leaders politiques. Mais ce n'est pas la seule explication, décrypte Mariette Darrigrand, sémiologue blogueuse sur Rue89.

Une nouvelle culture orale

Chantal Jouanno à Matignon en janvier 2009 (Charles Platiau/Reuters)Pour Mariette Darrigrand, la première cause n'est pas tant la tentation démagogique que l'émergence de l'oralité dans le champ politique. Bien sûr, il y avait de longue date les discours et les interviews posées. Mais ce que la sémiologue pointe davantage, c'est « cette bande-son incessante » :

« Nous sommes dans une culture de l'image et de l'oral. Les hommes politiques sont aujourd'hui toujours en train de parler. Alors qu'avant, ils prenaient la parole.

Cela ne relève plus du logos politique mais du corps en mouvement. Ce corps qui se montre sur une plage ou avec ses enfants. »

Un changement de registre accentué, bien sûr, chez les moins de 50 ans. C'est valable dans tous les univers, souligne Mariette Darrigrand :

« Le médecin vous parle désormais comme à un ami et non plus dans les formes de sa culture écrite. »

L'arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir a accéléré l'évolution, affirme-t-elle :

« Il est allé le plus loin en érigeant cet art de l'oral au statut d'art politique. Il a pris le pouvoir en parlant comme dans les pubs, comme dans les médias.

On le voit à son emploi extensif du “on”, comme dans “on va vous débarrasser de cette racaille”. Ce “on” évoque davantage des émissions de télé : “On n'est pas couché”, “On refait le match”… »

Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d'Etat à l'Economie numérique, adapte son registre de langage selon ses interlocuteurs : elle ne s'exprime pas de la même manière selon qu'elle s'adresse à de jeunes journalistes qui la suivent sur Twitter ou à des barons UMP du sérail de la droite traditionnelle dont elle est issue.

Mariette Darrigrand poursuit :

« Aujourd'hui, François Bayrou est quasiment le seul à y déroger… Or on voit le résultat du MoDem. Chez lui, on devine l'agrégé de lettres à chaque phrase… Là où Xavier Darcos, agrégé aussi, ponctue démagogiquement ses phrases de verbatim à la connotation populaire. On sent qu'il fait des efforts. »

Le corollaire d'un nouveau populisme

Capture d'écran d'un tweet de Christophe Barbier, directeur de la rédaction de L'ExpressVous imaginez l'archétype du leader populiste avec un parler relâché et des bonnes blagues graveleuses plein la bouche ? Ce n'est pas faux, mais ça reste plutôt nouveau. La preuve ? Mariette Darrigrand a analysé les mots de Jean-Marie Le Pen et en a conclu ceci :

« Le Pen appartient à cette génération de politiciens qui voyaient la politique comme l'art d'être en surplomb quand on est l'émetteur. Pour faire autorité, il fallait se valoriser, ce qui passait aussi par le langage. Le Pen a cultivé son populisme en parlant à l'imparfait du subjonctif et en usant des formules comme “par conséquent”. »

Aujourd'hui, la démagogie populiste a inversé le rapport. Plus de transfert de compétences du haut vers le bas par la voix du chef, mais un leader qui cherche à « faire peuple », comme dit la sémiologue.

Dans cette contre-plongée nouvelle, on cherche à flatter le destinataire en s'en rapprochant. Notamment en lui empruntant ses écarts de langage.

Un tropisme guerrier… et féminin ?

Quand Chantal Jouanno dit qu'elle ne compte pas « foutre à plat » la politique agricole commune, est-elle populiste tendance démagogue ? Pas vraiment aux yeux de Mariette Darrigrand, qui y voit plutôt un tropisme guerrier :

« Ici, il s'agit d'intensifier le discours. De montrer par l'argot ou le langage dur qu'on peut déraper. Et se faire respecter ainsi. Dans la vie, il est peu probable qu'elle s'exprime ainsi.

Contrairement à Marine Le Pen, qui est une guerrière-née et s'exprime ainsi, chez Jouanno, c'est davantage une construction afin de se hisser sur la scène politique. »

Martine Aubry au QG du PS le 14 mars après l'annonce des résultats du premier tour des régionales (Pascal Rossignol/Reuters)Bizarrement, c'est souvent sur les lèvres de femmes politiques que l'on retient « foutre à plat » (Jouanno), « faire chier » (Duflot), « crever la gueule ouverte » (Aubry). Crispation un rien misogyne ou tendance plus nette chez elles ?

Même si l'on constate que le leadership des femmes en politique est plus récent, Marriette Darrigrand ébauche une hypothèse :

« C'est vrai que Jean-François Copé, au registre extrêmement guerrier, a un langage dur mais un niveau de langue soutenu. Peut-être les femmes ont-elles besoin de ces mots-là pour intensifier leur discours. Montrer qu'elles en ont, qu'elles peuvent se hisser à ce niveau de gravité. Quand Ségolène Royal a voulu osciller entre la féminité et la dureté, elle s'est plantée. Il fallait choisir son camp. »

 

Photos : Daniel Cohn-Bendit au Parlement européen en juillet 2009 (Yves Herman/Reuters) ; Chantal Jouanno à Matignon en janvier 2009 (Charles Platiau/Reuters) ; capture d'écran d'un tweet de Christophe Barbier, directeur de la rédaction de L'Express ; Martine Aubry au QG du PS le 14 mars après l'annonce des résultats du premier tour des régionales (Pascal Rossignol/Reuters)

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Ces mots qui nous gouvernent, de Mariette Darrigrand

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens d'europe

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