Un volcan pourrait dévaster l'Europe ? Quand la rumeur court…

Publié le 30 Janvier 2012

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Damien Jayat
Médiateur scientifique
Publié le 29/01/2012 à 06h12

3 janvier 2012. Il est 16h50. Le gros titre flambe sur la page d'accueil de Yahoo : « Un énorme volcan menace l'Europe ! » Annonce courante pour le moteur de recherches qui joue à fond l'aguicheur.

Intrigué, je clique. Et suis expédié illico sur une page de Gentside.com, où un article tendance fin du monde joue la carte du sérieux :

« Le volcan Laacher See, en Allemagne, est-il sur le point d'exploser ? Les scientifiques répondent positivement à cette question, laissant peser une forte menace sur l'Europe. »

Allons bon.

De l'info à la rumeur

Le Laacher See existe, voilà au moins une info. Il débouche en Rhénanie, à l'ouest de l'Allemagne. Sa dernière éruption, vieille de 13 000 ans, a laissé une carte de visite sous forme d'un cratère aujourd'hui rempli par un lac.

Mais pas n'importe quel lac : le garçon dégaze à tout va. Il pétille du gaz carbonique en permanence.

Bulles de gaz carbonique à la surface du lac Laacher See

Car le Laacher See n'est pas un volcan éteint. Les scientifiques le surveillent toujours, et certains étudient même comment l'environnement s'est adapté aux fortes concentrations de CO2 qui bordent ses rives.

Mais là n'est pas l'essentiel. Le Laacher See pourrait, un jour qui reste totalement imprévisible, nous péter à la truffe. Comme des milliers d'autres. Rappelez-vous les volcans islandais de 2010 et 2011 qui empoussiéraient les pales des réacteurs d'avions.

L'essentiel, ici, c'est la rumeur. La saleté de rumeur. Le méchant truc qui éclate, enfle, s'éparpille, se planétise en quelques heures. Que personne ne peut arrêter. Et dont la vraie source est aussi introuvable qu'un sinus en bon état dans un troupeau de boxeurs.

L'histoire du Laacher See est une de ces rumeurs. Entretenue par une solide référence à des experts scientifiques… qui n'existent pas. Et cette fois, la source, on l'a !

Au commencement, un auteur anglais

Le point de départ s'appelle Ted Thornhill. Auteur d'un article publié le 2 janvier à 13h40 sur le site du Daily Mail : le Laacher See « montre des signes inquiétants de réveil ». C'est là l'erreur. Aucun scientifique n'a relevé de signes de réveil. Le bestiau tourne au ralenti depuis des années, nuance. Mais personne ne voit la nuance. Et là, c'est le drame.

Dès le 3 janvier, l'info est relayée sur les sites français Gizmodo puis Gentside, le second citant le premier en plus du Daily Mail.

En quelques heures, le monde entier s'empare du sujet avec des titres frisant la guerre nucléaire : en Hongrie, aux USA, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Australie, au Chili, en Pologne, en Lituanie, en Estonie, en Inde, le Laacher See fait peur. On en parle. Partout. Beaucoup. Trop.

Car dès la sortie de l'article de Thornhill, ce même 2 janvier, un volcanologue américain, Erik Klemetti, met en garde sur le site Wired.com contre ces fausses informations, qui alarment la planète pour rien et sans aucune source officielle.

Je confirme : j'ai eu beau chercher, je n'ai trouvé aucune baleine sous le moindre grain de sable. Et j'ai écrit 2 fois à T. Thornhill pour lui demander de préciser d'où il tenait ses informations. Sans réponse, bien sûr.

Une contagion immédiate et incontrôlable

Voilà pourquoi la rumeur est perverse : le même jour, un article et son démenti sont publiés. Mais le démenti est moins spectaculaire, moins sexy, moins vendeur.

Alors on se le met derrière l'oreille et on le fumera plus tard. Le 4 janvier, l'affaire est toujours là, même dans les médias sérieux comme la filiale belge de RTL. Futura-Sciences [partenaire de Rue89, ndlr@ tente de désenfler le bubon et dénonce l'article du Daily Mail.

Mais le 5, rien n'y fait. Le Laacher See fait trembler jusque dans les sites féminins. Le 6, c'est Le Télégramme, un des journaux les plus lus de Bretagne, qui s'y colle.

Le 7, une télé canadienne se lance dans la course et un journal algérien décrit le Laacher See comme « une arme de destruction massive plus systématique que la crise financière qui brutalise la vieille Europe ».

Une lectrice ne manque pas de laisser un commentaire terrorisé. Le 9, un site de voyageurs passe une nouvelle couche. Le 13, seul un site italien ose encore en parler.

Des petites flèches sur la photo pour faire peur

Onze jours après l'article initial du Daily Mail, encore cité comme référence officielle, crédible. Qui n'en fournit elle-même aucune autre que l'imagination de son auteur.

Fin de l'histoire ? Même pas. Le 16, Entrevue tombe dans le panneau à son tour. Sans citer aucune source, sinon ça ferait trop sérieux. Et le 17, retour logique en Allemagne avec le dernier article publié. Enfin !

Mais toujours angoissant, avec pour la 157e fois la même photo, la même vidéo du lac bouillonnant. Ils ont même rajouté des petites flèches sur la photo pour qu'on voie bien. Des fois qu'on serait aveugles.


Des bulles de gaz remontent du Laacher See (www.blackfear.de)

Depuis le 17, tout est calme. J'ai attendu un peu, pour voir si d'autres bulles de rumeur allaient éclater sous le nez de notre crédulité. Si le sieur Thornhill allait enfin daigner répondre à mes questions.

Que nenni. L'histoire est enterrée. Mais des milliers d'hommes et de femmes sur tous les continents croient désormais qu'un énorme volcan allemand risque fort d'exploser dans l'année. Des milliers d'hommes et de femmes vont avoir un peu plus peur qu'avant. Pour rien.

J'ai déjà dénoncé le Daily Mail pour un article déformant une information scientifique afin de mieux cligne-des-yeuter le lecteur. Pourquoi donc m'acharné-je à suivre leurs publications ? Pour les tenir à l'œil.

Parce que – et ils ne sont pas les seuls, évidemment – ils donnent parfois de belles occasions de rappeler qu'il ne faut vraiment pas croire n'importe qui. Surtout quand ça fait peur. Surtout quand ça ne dit pas ses sources. Surtout quand tout le monde en parle.

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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