Vatican : le lobbying des banquiers du sang ombilical a payé

Publié le 2 Août 2012

Revirement 02/08/2012 à 18h20

Vatican : le lobbying des banquiers du sang ombilical a payé

 

En croisade contre la recherche sur les cellules souches embryonnaires, Benoît XVI s’allie à des banques privées de sang de cordon ombilical... après avoir vanté le don.

Novembre 2009, principauté de Monaco. Des centaines d’évêques, prêtres et scientifiques convergent vers le palais des congrès surplombant la Méditerranée. Les soutanes impeccables se faufilent dans les couloirs alors que les scientifiques préparent leurs interventions. Ici, les religieux n’étudient pas la Bible, ni les textes sacrés, mais les dernières avancées scientifiques sur les cellules souches.

Nous sommes au deuxième congrès pour la recherche responsable sur les cellules souches, initié par le Vatican.

« J’avais trouvé ça extraordinaire que dans le congrès mondial sur les cellules souches, ça grouille d’archevêques, d’hommes en soutanes, c’était incroyable de voir ça », se souvient Agnès Gepner, ancienne directrice de la clinique parisienne Léonard-de-Vinci :

« C’était fascinant de voir à quel point l’Eglise pouvait s’engager dans un domaine médical très avancé. »

Ce congrès était l’un des derniers points d’orgue dans la bataille contre la recherche sur les cellules souches embryonnaires. L’Eglise catholique soutient que les expériences menées sur ces cellules, issues de surplus d’embryons créés lors de fécondations in vitro, sont destructrices et portent atteinte à la vie humaine.

Joue-la comme Thierry Henry

Sa contre-attaque ? Le Saint-Siège soutient énergiquement la recherche sur les cellules souches non-embryonnaires issues de sang de cordon ou d’organes adultes.

Mais parmi les prêtres et les scientifiques venus discuter thérapies et régénération cellulaire, des banquiers d’un genre nouveau se sont glissés dans la foule. Ce ne sont pas des financiers ordinaires, mais des employés de banques de sang de cordon. On remarque l’intervention de Colin McGuckin, directeur scientifique de Cryo-Save, plus grande banque privée en Europe.

Importées des Etats-Unis et plébiscitées par les stars comme Thierry Henry ou le prince Felipe d’Espagne, ces banques proposent aux futurs parents un service un peu particulier : la collecte de sang prélevé dans le cordon ombilical du nouveau-né. Ce déchet contient de précieuses cellules souches sanguines, qui peuvent être congelées et stockées. Si l’enfant tombe malade, les banques promettent toutes sortes de thérapies révolutionnaires grâce aux cellules souches pour le sauver.

En Europe, des centaines de milliers de parents ont été séduits, s’acquittant d’environ 2 000 euros pour vingt ans de stockage, le plus souvent en Belgique ou en Suisse.

Silence du Vatican, qui noue des partenariats

En février 2011, le pape s’est déclaré hostile à « la prolifération des banques privées » pour la conservation du sang de cordon. Il a alors jugé que ces entreprises « affaiblissent le véritable esprit de solidarité » et s’est dit en faveur du don, un « acte de solidarité humaine et chrétienne ».

Puis c’est le revirement. Au cours de l’année, l’Eglise catholique démarre des collaborations avec deux banques privées de sang de cordon, NeoStem aux Etats-Unis et Cryo-Save en Europe.

En juin 2011, le Vatican signe un contrat d’un million de dollars avec la banque NeoStem. But de l’accord : faire du lobbying pour les cellules souches adultes ou issues du sang de cordon.

En juin 2012, le Saint-Siège se lie avec Cryo-Save, qui signe un partenariat avec l’hôpital universitaire Policlinico Gemelli chapeauté par le Vatican à Rome. Un accord pour la promotion de la congélation des cellules souches issues de sang de cordon.

Mais le PDG de Cryo-Save, Arnoud van Tulder, affirme que le cachet papal est aussi une bonne nouvelle pour les affaires, un partenariat qui « renforcera nos activités et notre position de leader ».

En novembre 2011, Benoît XVI a de nouveau plaidé contre la recherche sur les cellules souches embryonnaires, mais cette fois ne mentionne ni les banques privées, ni une préférence le don.

« Escroquerie », dit un scientifique américain

En France, le législateur a interdit les banques de sang privées et la conservation du sang de cordon pour soi-même en 2011.

Seuls les cancers type leucémies ou lymphomes peuvent aujourd’hui être traités avec des greffons de sang de cordon. Mais ces greffons doivent provenir de personne saines, et non des mêmes patients pour éviter toute recontamination.

De nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui contre la prolifération des banques privées. Le Groupe d’éthique de l’Union européenne, ainsi que l’Association mondiale de donneurs de moelle ont affirmé que sang de cordon conservé à but individuel n’avait aucune application connue. Même son de cloche chez l’Agence française de biomédecine et l’Etablissement français du sang, qui soutiennent un réseau public de donneurs.

Certains experts internationaux n’hésitent pas à dire que le service offert par les banques de sang ne sert à rien, voire que leurs activités relèvent de l’escroquerie.

« On pourrait affirmer que c’est pleinement une escroquerie si l’on connaissait la motivation des entrepreneurs. Est-ce qu’ils savent que le cordon conservé ne sera pas utilisé ? » se demande Irving Weissman, directeur d’un centre de recherche sur les cellules souches à l’université de Stanford aux Etats-Unis.

« Mais la probabilité que ces cordons soient un jour utilisés est quasi-nulle, » tranche-t-il.

La longue liste des « maladies traitables »

On trouve néanmoins des longues listes de « maladies traitables » grâce aux cellules souches sur les sites Internet des banques de sang de cordon. Mais ces traitements sont le plus souvent encore au stade d’essais cliniques. Une publicité « trompeuse » selon Weissman.

Sur le site de Cryo-Save, on trouve pèle-mêle : l’infirmité motrice cérébrale, le cancer des ovaires, les lésions cérébrales et les anémies cités en tant que « maladies traitées » grâce aux cellules souches.

Pour Etienne Baudoux, directeur de la banque publique de sang de cordon à Liège, il est même probable qu’une majorité des cordons prélevés soit inutilisable. Dans son établissement, les employés jettent 66% à 75% des prélèvements, souvent parce qu’ils sont trop pauvres en cellules souches ou contiennent des anomalies.

Cryo-Save non grata en France

Les activités scientifiques de Cryo-Save se concentrent dans la ville de Niel en Belgique, là où l’entreprise a installé un énorme congélateur pour conserver ses échantillons de sang de cordon.

Mais Cryo-Save n’a pas pu obtenir le statut de banque de sang en Belgique, et exploite un flou juridique pour développer ses activités. Elle bénéficie du statut un peu particulier de « structure intermédiaire » grâce à son affiliation avec une banque de sang néerlandaise Cryo-Save Group.

Mais cette banque néerlandaise n’existe pas vraiment. Nos recherches montrent que la banque Cryo-Save Group est un simple centre logistique. Si Cryo-Save Group est reconnu comme banque de sang aux Pays-Bas, c’est seulement grâce à l’externalisation de ses activités scientifiques en Belgique.

Cryo-Save est en fait une construction quasi-flottante, reposant sur deux filiales prétendant se légitimer l’une l’autre.

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Il n’empêche que la société a habilement su capter des fonds publics. En 2009, la Commission européenne a alloué près de 3 millions d’euros au consortium Hyperlab dont Cryo-Save est membre.

En Italie, Cryo-Save a obtenu 630 000 euros de la région Molise pour le développement de techniques de cryo-préservation à Campobasso.

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En France, le consortium Novus Sanguis, dont faisait partie le directeur scientifique de Cryo-Save Colin McGuckin, a bénéficié de 3 millions d’euros d’investissements avec le parrainage du ministère de la Recherche. L’origine des fonds, elle, n’est pas connue mais on sait que le ministère de la Recherche a parrainé Novus Sanguis.

Cyro-Save est persona non grata en France, depuis que sa requête d’accréditation auprès de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) a été refusée en 2010. Et un appel auprès du Conseil d’Etat a été rejeté en mai 2011.

Le troisième congrès annulé par le Vatican

Une crise sans précédent secoue le Vatican et risque de déstabiliser son combat contre l’utilisation de cellules souches embryonnaires. En mars, le Saint-Siège a annulé son troisième congrès sur les cellules souches précipitamment, un mois seulement avant son ouverture.

Officiellement, l’Eglise affirme qu’il n’y avait pas assez de sponsors, ni suffisament de participants.

« C’était purement une affaire de chiffres, nous manquions de quelques milliers d’euros pour assurer l’évènement », a affirmé un responsable du Vatican, Scott Borgman, dans une interview avec l’Agence de presse catholique.

Selon des officiels anonymes cités par l’Agence, la participation de scientifiques impliqués dans la recherche sur les cellules souches embryonnaires aurait divisé la communauté catholique.

« Pendant des mois, nos supérieurs n’ont pas écouté les appels pour l’exclusion de ces intervenants, nous sommes obligés de croire qu’ils ont dû prendre cette décision suite à une directive venue de plus haut », affirme une source anonyme.

Une intervention du Saint-Esprit ?

Avec le soutien du Fonds européen pour le journalisme d’investigation.

Remerciements à Sylvain Malcorps.

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Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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