Le Grand Journal de Canal + : "une bassesse très « branchée »"

Publié le 30 Juillet 2013

Publié le 29/07/2013 à 06h00 | Mise à jour : 29/07/2013 à 12h29
Auteur Jean-Claude Guillebaud , pour SudOuest.fr

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« Le Grand Journal » invite à s’interroger sur la destitution de la parole par le médiatique en général

Je profite des vacances pour revenir sur un sujet que j’ai eu tort de ne pas aborder plus tôt : la déconfiture du « Grand Journal » de Canal+ et le départ de Michel Denisot, qui conduisait cette affaire depuis une dizaine d’années.

Je n’ai pas envie de témoigner la moindre indulgence pour cette émission. Elle incarnait - et incarnera sans doute -, à mes yeux, le pire de ce bling-bling racoleur qui gouverne le barnum médiatique. Et pas seulement en France. Je veux parler de ce narcissisme insolent des pipoles, de leur mépris à peine dissimulé pour le « peuple » dont on invite parfois certains représentants, afin de se moquer d’eux en direct. Oh, mais gentiment !

Au total, ce « Grand Journal », avec sa bassesse très branchée, invite à s’interroger sur l’effrayante destitution de la parole par le médiatique en général, et les risques qu’elle comporte. Je veux parler de cette uniformisation insidieuse des « messages », qu’ils soient politiques, publicitaires, promotionnels, boursiers… Tous pareillement saucissonnés, formatés, chronométrés et plus « éjaculés » par la grosse machine - pour reprendre l’expression du psychanalyste et historien du droit Pierre Legendre - que véritablement articulés par un interlocuteur responsable. On peut même s’alarmer de voir ainsi triompher un aplatissement aussi radical des discours humains.

Quand un animateur interrompt un politique, un philosophe ou quiconque pour lui signaler qu’il lui reste une minute avant la « pause », personne ne s’étonne ni ne s’offusque. La pause en question, c’est l’irruption de quelques pubs couinantes, vantant les mérites d’un chocolat au lait, d’un saucisson sec ou d’une couche-culotte très absorbante. C’est après cet inévitable intermède, quand l’invité reprend le fil de son raisonnement, qu’on s’avise de l’effet produit : la mise à niveau des deux types de messages. Leur stricte égalité symbolique. Tout se passe comme s’ils pesaient le même poids. Un poids insignifiant.

Certes, mille bonnes raisons justifient qu’il en soit ainsi. N’est-ce point la pub qui « libère » la parole en finançant les stations et les chaînes qui l’émettent ? N’est-elle pas, de ce point de vue, cent fois préférable à je ne sais quel arraisonnement par l’argent public, c’est-à-dire le pouvoir ? Est-il bien sérieux d’être « publiphobe » ? Vieux débat, vieux arguments… En fait, ce sera à la guerre comme à la guerre : moins d’une demi-heure plus tard, le même invité sera encore interrompu pour laisser passer le deuxième train de pubs. Cette destitution « douce » de la parole humaine prépare un irrésistible abaissement de la délibération démocratique.

Sur Canal+ (mais pas seulement sur cette chaîne), c’est aujourd’hui avec la même inattention pressée que l’on reçoit, entre deux pubs, un écrivain, un vendeur de gaufres, une ex-star du porno, un chercheur à l’École des hautes études, un conseiller à la Cour de cassation ou une minette du show-biz. Tous triturés et blagués de la même façon, tous expédiés en deux temps trois mouvements. Passez muscade et musique, s’il vous plaît !

Ce qui fait problème, ce n’est pas vraiment le mercantilisme outrancier (encore que…) ni même la bonne grosse vulgarité ambiante. Non, c’est surtout la façon dont toute parole se trouve ainsi rabattue sur la plus insignifiante, diluée dans une soupe sonore et visuelle où tout se vaut et s’équivaut et où, par conséquent, plus rien ne porte à conséquence. Pierre Legendre désigne comme un péril « totalitaire » cet « effacement de la limite qui donne à la parole humaine son poids et à celui qui parle son statut d’homme ».

Tout cela correspond, en effet, à un tripotage du sens. Or, les totalitarismes ont eu ceci de commun qu’ils vident la communication humaine en en aplatissant le vocabulaire, pour le réduire à un « bruit ». Oh, certes, nous n’en sommes pas encore là. Je dirais, pas encore.

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