NEUROSCIENCES , des neurones qui viennent d'ailleurs

Aujourd'hui s'ouvre la Semaine du cerveau. Un domaine de recherches où l'Institut Magendie de Bordeaux brille grâce, aussi, aux « importés »

Dallas et Cambridge la voulaient. Finalement elle a choisi Bordeaux. Daniela Cota, italienne d'origine, a en fait quitté les États-Unis en 2008 pour l'Institut Magendie, séduite par le « package » de l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) de la capitale aquitaine.

« Je connaissais déjà la réputation internationale des neurosciences de Bordeaux par des collègues avec qui j'ai travaillé aux États-Unis. » Mais ici elle a trouvé le plus qui a emporté l'adhésion. Ici cette spécialiste de l'obésité et de ses rapports avec le cerveau peut constituer sa propre équipe : « En plus d'un postdoctorant et d'un laboratoire à soi, pris en charge par l'Inserm, dans le contrat Avenir, le Conseil régional peut financer un deuxième post doc et un ingénieur », reconnaît la jeune femme, qui ajoute que « l'accueil, les possibilités de logement et de scolarisation des enfants font aussi pencher la balance ».

Pour elle il y a eu un autre argument : l'animalerie, plus d'une centaine de rats.


Attirer les meilleurs


L'exemple de Daniela Cota illustre parfaitement les déclarations du directeur de l'Institut, Pier Vicenzo Piazza, qui prétend « importer » des cerveaux, au moment où la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche évoque leur fuite. Sa philosophie est simple.

« Il faut, dit-il, dans ce contexte de recherche mondiale, se donner les moyens de prendre les compétences chez qui elles se trouvent. Et pour cela développer un système innovant, faire des propositions attractives. » Chaque fois que l'Institut publie une offre, Pier Vicenzo Piazza avoue recevoir entre 40 et 50 propositions. « Parmi elles, il y a quatre ou cinq chercheurs exceptionnels », assure celui qui n'ignore pas que la politique du Conseil régional est déterminante pour attirer les meilleurs.

Christophe Mulle, directeur du laboratoire biologie de la synapse, explique aussi que les postdoctorants ne partent pas tous aux États-Unis. « En ce moment, nous accueillons deux Portugais, un Chinois, deux Indiens, un Hongrois, un Italien, un Roumain, etc. »


La taille critique


Cinq équipes animées par des étrangers ont ainsi pu se constituer en cinq ans. Deux Françaises, « neurobiologie moléculaire », dirigée par Nathalie Sans ; « neurosciences du développement », menée par Mireille Montcouquiol, restée neuf ans aux États-Unis avant de découvrir ici un gène impliqué aussi bien dans des malformations de la moelle épinière que dans la surdité, les malformations cardiaques ou des troubles du système nerveux.

Les chercheurs d'origine italienne sont aussi deux : Daniela Cota dirige l'équipe physiopathologie de l'équilibre énergétique et obésité et Giovanni Marsicano celle des mécanismes moléculaires de l'adaptation comportementale. Enfin c'est un Allemand, Andreas Frick, qui est responsable de l'équipe travaillant sur les mécanismes de la plasticité corticale dans les conditions normales et pathologiques.

« Nous sommes en concurrence avec d'autres endroits, explique M. Piazza, l'Institut Max Planck de Berlin, les universités de Munich, Cambridge et Oxford. Mais nous sommes suffisamment au Nord et au Sud pour faire venir ceux qui sont disposés à bouger et sont attirés par un site qui a désormais atteint une masse critique. » Et d'expliquer comment se construit l'extension d'un site. « Le mécanisme reste le même que pour une entreprise. Au début on fait de la croissance interne. C'est ce qui a été pratiqué par Michel Le Moal et Jean-Didier Vincent. Autour de quelques grands noms se construit une école qui permet d'atteindre la taille critique. Ensuite on peut faire venir des chercheurs de l'extérieur. »


Neurocampus


L'Institut Magendie, qui accueille entre 400 et 450 chercheurs, balaie un champ très étendu de la recherche, des mécanismes de l'addiction aux troubles cognitifs, en passant par le sommeil. Il devrait atteindre dans les années à venir un des tout premiers rangs mondiaux. Le neurocampus, dont le projet est évalué à 60 millions d'euros, en grande partie financé par la Région, se traduira par le développement d'instituts spécialisés, l'Institut des synapses, l'Institut interdisciplinaire des neurosciences et l'Institut des maladies neurodégénératives.


Autant de domaines où Bordeaux est déjà très en pointe.

Reste que cette réussite n'atténue pas le pessimisme de Pier Vincenzo Piazza pour l'avenir. « La politique du gouvernement français va accélérer la fuite des cerveaux, annonce-t-il. Les États-Unis ne savent pas faire ce que nous faisons. Or nous allons copier leur système avec beaucoup moins d'argent et une mentalité différente. »


D'après lui le démantèlement du CNRS et de l'Inserm entraînera la diminution des projets qui ne bénificieront que de saupoudrage. L'ANR (Agence nationale de la recherche) risque de décourager la recherche fondamentale. Et les jeunes chercheurs (entre 30 et 40 ans) préféreront les pays émergents.

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