Les cerveaux font de la résistance contre le populisme version Sarko
Publié le 5 Février 2009
Les étudiants suivent leurs enseignants dans la grève contre la loi Pécresse
«C'était l'an dernier qu'il fallait gueuler. Aujourd'hui, nous n'avons que ce que nous méritons. » Gilles, enseignant-chercheur en sciences à Bordeaux 1, reste persuadé que le mouvement actuel a raté le bon wagon en laissant passer, sans broncher, le texte du 10 août 2007 qui laissait entrevoir la réforme du statut de la fonction. Sans être gréviste, il reconnaît que le décret d'application de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) va un peu fort et met, à court terme, la recherche en péril (lire ci-après).
C'est donc ce fameux décret qui met le feu aux poudres. Plus d'un quart des enseignants-chercheurs ont décidé d'une grève reconductible dès lundi, en appelant tous leurs collègues à cesser leur enseignement. Ils s'inscrivent dans le mouvement national d'opposition à la LRU et à son décret d'application concernant les doctorants. Ils poursuivent le mouvement de rétention des notes et le refus de siéger dans les jurys d'examens.
Direction Bordeaux 4, faculté Montesquieu. Ici, en temps normal, on enseigne et fait de la recherche en droit, sciences sociales et politiques, sciences économiques et de gestion et
administration économique et sociale. Pour ceux qui ont connu le campus il y a quelques années, cela reste la fac de droit, joyeux repère d'étudiants pas vraiment progressistes. Le cliché a
la vie dure. Hier, il a volé en éclats.
Aula Magna, 12 h 30
Dans les couloirs le ton est affiché : « Suite à un mouvement de protestation des enseignants-chercheurs, les délibérations des licences droit, économie-gestion et AES sont reportées à une date ultérieure. » Des étudiants scotchent à bout de bras une invitation manuscrite : « AG sur la LRU et sa première application, amphi Aula Magna, mercredi, 12 h 30. » Il est 12 h 30. On y va.
Sur le parvis, des sympathisants des syndicats de droite UNI et Jeunes populaires distribuent des tracts pour dire « Stop à la désinformation » et dédiaboliser la politique d'autonomie des universités, chère au couple Valérie Pécresse-Nicolas Sarkozy. À l'intérieur, le vent dominant ne souffle pas dans le même sens. L'amphi est plein. Sandwiches poulet curry, yaourts et Fanta sont l'en-cas, avant le débat. 20 personnes vont prendre le micro pour devoir, in fine, décider à main levée de la grève ou pas.
Le professeur agrégé de sciences économiques et sociales, coprésident d'Attac France, Jean-Marie Harribey ouvre le bal. « Des présidents d'université renforcés embaucheront des contractuels et le personnel enseignant sera réparti dans les services selon sa qualité, estimée sur je ne sais quels critères. En ce qui concerne l'autonomie de gestion, il s'agit de substituer des financements publics par des privés. L'appoint sera fait avec les droits payés par les étudiants. L'hypothèque sur la recherche et l'enseignement peut nous exploser à la figure comme les subprimes. Nous ne sommes qu'au début d'une université à l'américaine. Ne vous laissez pas abuser. »
Martin, docteur en deuxième année d'économie, fait plus court : « On va décider que dix universités seulement, donc cinq à Paris, feront de la recherche en France. C'est important pour les
étudiants d'avoir des enseignants qui font de la recherche. Il faut avoir la peau de la loi Pécresse. » Clément, étudiant communiste, en cinquième année à Sciences Po, vient dire ses
inquiétudes sur la disparition des IUFM (instituts universitaires de formation des maîtres) et sa solidarité avec les enseignants. Suit un chercheur du CNRS qui craint pour sa boutique : «
Tout l'argent va à l'ANR (NDLR : Agence nationale de la recherche), qui est sous la coupe du gouvernement. 87 % de notre budget correspondent déjà à des contrats et le CNRS va devoir
supprimer la moitié de ses labos. Il n'y aura plus de chercheurs permanents. »
« Mastère Conforama »
Sans temps mort, Laurent, étudiant en économie, enchaîne : « On donne beaucoup d'argent pour rénover les locaux universitaires, mais il n'y aura bientôt plus personne à mettre dedans. À Bordeaux 4, quatre postes viennent d'être supprimés. On ne veut pas d'un mastère Conforama avec, en option, vente de canapés en cuir. » Sous les quolibets, puis la bronca, Quentin, en licence 1 de droit et membre de l'UNI, affirme que « les frais d'inscription n'augmenteront pas puisque contrôlés par le rectorat ». Même succès pour Jonathan, des Jeunes populaires, pour qui « il ne faut pas faire d'opposition systématique au gouvernement ».
Louison, mastère 1 d'économie appliquée, reprend la main : « Le service public est le dernier rempart face à l'appauvrissement et la misère. Il faut demander l'abrogation de la loi LRU. »
Mais comment faire abroger la loi votée ? Un maître de conférences rappelle le précédent du contrat première embauche (CPE). Fabrice Méneret, professeur de droit public, affirme que « ce
mouvement n'est pas politisé. La preuve, le mot d'ordre est parti du syndicat Autonomesup, pas vraiment reconnu pour ses idées de gauche. N'empêche que le mouvement le plus court sera le
meilleur. Mais il faut faire reculer un gouvernement qui veut transformer l'université en entreprise. »
Manif aujourd'hui
Loïc, mastère 1, Unef, ne veut pas que le mouvement amorcé « consiste à nouveau à pisser dans un violon. Le problème c'est Sarkozy mais, unis, nous avons la possibilité d'être plus malins que lui. »
À la tonalité du débat, pas besoin d'être grand devin pour imaginer son issue. La grève a été votée à une très large majorité, ainsi que la création d'un comité de mobilisation entre enseignants, étudiants et Iatos (personnel non enseignant). Le blocage de l'amphi Auby, pour pouvoir y débattre au quotidien, a été décidé. Premier rendez-vous cet après-midi, 14 heures, place de la Victoire. Les voisins de Bordeaux 3, Bordeaux 2 et le toujours réticent Bordeaux 1 devraient les y rejoindre. Une manifestation nationale est prévue le 10 février. Il est à parier que Nicolas Sarkozy, ne pourra éluder le sujet de l'enseignement supérieur lors de son intervention télévisée de ce soir. Étudiants et enseignants sont tout ouïe.
Le lancer de chaussures n'est pas un geste amical. George W. Bush a eu l'occasion de le vérifier. Derrière les portes fermées de son ministère, Valérie Pécresse ne risquait pas mardi de l'éprouver. Reste que le geste d'une centaine de chercheurs du mouvement Sauvons la recherche devant le bâtiment du ministère de l'Enseignement supérieur était la réponse méprisante de cerveaux qui s'estiment méprisés. Leur présidente, Isabelle This-Saint-Jean, dénonce d'ailleurs le « discours particulièrement insultant de Sarkozy le 22 janvier ». Dans ce texte destiné à un public de chefs d'entreprise, le président de la République se moque des chercheurs qui ne trouvent pas, à la manière des blagues de comptoir. « Une façon populiste de voir les choses », regrette Pascal Kauffmann, enseignant-chercheur en sciences économiques à Bordeaux 4, qui constate : « Sarkozy n'est pas un intellectuel. Mais c'est la première fois que le monde de l'enseignement et de la recherche se retrouve en face d'un profil aussi étrange. Il agit mais il ne pense pas et n'a aucune vision à long terme. »
Cette ignorance mutuelle, que certains vivent comme un « fossé », est bien la toile de fond sur laquelle se développe le conflit. Lequel repose aussi sur des faits tangibles. Et d'abord la mise en application de la loi LRU sur l'autonomie des universités, qui transfère la gestion des carrières des enseignants-chercheurs aux universités et prévoit de donner à leurs présidents le pouvoir de moduler le temps de service des personnels entre enseignement, recherche et tâches administratives. Cette modification du décret de 1984 concerne 57 000 enseignants-chercheurs (professeurs et maîtres de conférences). Le mécontentement qu'il suscite repose sur la crainte de l'arbitraire des présidents d'université, une hausse des enseignements et l'atteinte à leur indépendance.
Crédibilité menacée
Concernant cette dernière, Isabelle This-Saint-Jean, qui sait que les présidents devront chercher des moyens dans le privé, s'interroge : « Que vaudra une recherche sur téléphonie mobile et santé publique si elle est financée par des opérateurs ? Et les chiffres de délinquance ou de criminologie fournis et analysés par des sociétés d'experts en sécurité ? »
La méfiance vis-à-vis des présidents d'université a entraîné de la part de Valérie Pécresse des propositions d'aménagement, celle-ci s'en remettant aux présidents pour adopter une charte d'application. Ce que l'université Bordeaux 2 Segalen a fait.
Son président, Manuel Tunon de Lara, estime qu'un balisage clair avec des garde-fous et des règles lisibles devrait éviter les conflits. « Il faut, explique-t-il, une forme de modulation. Un enseignant peut vouloir faire davantage de recherches en début de carrière et accepter plus volontiers des missions de pilotage vers la fin. »
Isabelle This-Saint-Jean, en tout cas, réfute les formes de concurrence entre enseignants, « que ce gouvernement veut aveuglément promouvoir ». Elle reste aussi vent debout contre « les mensonges du chef de l'État » dépréciant la recherche française, dont elle rappelle le 6e rang aux classements mondiaux.
Reste que son pessimisme sur l'avenir des universités françaises, « où les droits d'inscription vont forcément augmenter », semble largement partagé. Aujourd'hui, 22 manifestations sont prévues à Paris et en province. Des AG ont débouché un peu partout sur des mots d'ordre de grève. Et, surtout, les étudiants sont en train de rejoindre leurs enseignants.
Pourquoi, avec une dépense de recherche-développement inférieure de 20 %, le Royaume-Uni obtient-il des résultats supérieurs de 40 % à ceux de la France ? « À cause des faiblesses du modèle de gestion de la recherche publique dans l'Hexagone », avait répondu la Cour des comptes fin 2005, après avoir examiné le fonctionnement des 82 universités qui concentrent l'essentiel des capacités de recherche du pays.
La réforme de l'enseignement supérieur qui enflamme aujourd'hui les campus s'inspire en partie des observations contenues dans ce rapport, fraîchement accueilli à l'époque par les principaux intéressés.
« Personnels inactifs »
Les universités salarient plus de 50 000 enseignants-chercheurs et accueillent au sein de laboratoires mixtes la moitié des 25 000 chercheurs des grands organismes (CNRS, Inserm, Inra...).
Lors du contrôle de la Cour des comptes, plusieurs dizaines d'entre elles avaient été dans l'incapacité de fournir un descriptif des activités réelles de leurs personnels. Une étude ministérielle réalisée il y a quelques années chiffrait à 25 % la proportion d'enseignants-chercheurs « inactifs », du fait de la rareté de leurs travaux publiés.
Au cours des vingt dernières années, la dotation moyenne par enseignant-chercheur a souvent diminué. Mais, selon la Cour des comptes, les lacunes françaises résultent surtout de la croissance mal maîtrisée des campus. Les universités ont fait évoluer leurs enseignements pour faire face à un afflux d'étudiants, la recherche n'étant pas considéré comme une priorité. Résultat : aujourd'hui, il est souvent impossible de dire si les moyens sont utilisés efficacement et les effectifs des filières adaptés aux débouchés.
Question de méthode
La faiblesse des dispositifs d'évaluation empêche toute comparaison entre les différentes unités de recherche. Les plus performantes ne sont pas forcément les mieux dotées. La collaboration entre les universités et les grands organismes de recherche n'est pas toujours facteur de dynamisme. Difficultés de gestion et conflits relatifs à la répartition des coûts nuisent souvent à la bonne marche des programmes.
Les ratés du système ont empêché la création de pôles universitaires puissants capables de rivaliser avec leurs concurrents étrangers. Trop peu de ressources sont allouées par l'État sur la base de contrats d'objectifs et les pouvoirs publics répugnent à recourir aux financements incitatifs qui permettent de mettre en compétition des chercheurs sur des domaines jugés prioritaires.
La Cour des comptes préconisait une totale remise à plat et la création d'instruments permettant d'évaluer l'efficacité de l'argent public investi. C'est exactement ce que fait Valérie Pécresse, la ministre de l'Enseignement supérieur. Mais la méthode utilisée est-elle la bonne ?
( source sud -ouest )
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