Iran : la non option militaire, par Roger Cohen

Publié le 11 Février 2009


L’option militaire, si souvent « sur la table » dans la rhétorique des dirigeants américains, n’est gage de rien si ce n’est d’une nouvelle et prévisible catastrophe. Américains comme iraniens en sont convaincus. Le dialogue devrait donc s’imposer. Et ce d’autant plus qu’Israël, qui juge fort différemment de la situation, pourrait décider d’agir en cavalier seul. Sur ce front, comme tant d’autres, Obama devra faire preuve d’initiative et d’audace, car le temps presse.

Par Roger Cohen, New York Times, 4 février 2009

Quand il s’agit de l’Iran, le choix des métaphores apparaît limité.

« Je ne retirerai jamais l’option militaire de la table », a déclaré Barack Obama au cours de la campagne électorale, position restée inchangée depuis son accession à la présidence.

« Nous n’allons retirer aucune une option de la table », a déclaré Hillary Clinton, la nouvelle secrétaire d’État, lors de son audience de confirmation au Sénat.

Quant au secrétaire à la Défense Robert Gates, il a servi la formule ainsi : « L’option militaire doit être maintenue sur la table. »

Tous les trois ont également évoqué le dialogue avec l’Iran. Mais la question, devenue plus pressante depuis que l’Iran a mis en orbite son satellite islamique cette semaine, demeure celle-ci : quelle est la réalité de cette menace d’usage de la force et à quoi sert-elle ?

J’ai lu des scénarios étudiant l’hypothèse où les États-Unis bombardaient les installations nucléaires iraniennes de Natanz, frappaient les bases militaires iraniennes afin de limiter les représailles, imposaient un blocus naval et infiltraient des forces spéciales à partir de l’Irak ou de l’Afghanistan. Après huit années d’administration Bush-Cheney, de tels plans existent au Pentagone.

Et ma réponse est : un instant !

Le rôle joué par les Etats-Unis dans le coup d’Etat de 1953 qui a renversé en Iran le premier gouvernement élu démocratiquement au Moyen-Orient est présent dans toutes les mémoires. Toute attaque américaine déchainerait en Iran des démons anti-américains vieux de 56 ans et installerait la République Islamique et sa haine de l’Amérique pour 50 ans encore.

De Kaboul à Bassora jusqu’à la banlieue de Paris, la colère des musulmans se manifesterait. L’armée iranienne n’est pas l’armée israélienne, mais son efficacité et sa détermination ne font aucun doute. Les roquettes du Hezbollah et du Hamas, et les nouveaux missiles iraniens à longue portée frapperaient Israël.

Le chaos menacerait les Etats du golfe Persique, les marchés pétroliers et les expéditions militaires américaines en Irak et en Afghanistan. La ligne de front des USA durant cette première décennie du 21ème siècle, au même moment que la catastrophe économique, s’étendrait sur des milliers de kilomètres à travers le monde musulman, allant de l’ouest de l’Irak à l’est de l’Afghanistan.

Il est douteux qu’une campagne de bombardements mette fin aux ambitions nucléaires de l’Iran, de sorte que tout ceci pourrait être le prix à payer pour n’obtenir qu’un an ou deux de délai supplémentaire pour une bombe iranienne - ou la maîtrise de la production de matières fissiles.

En bref, l’option militaire des États-Unis n’est pas une option. Elle est impensable.

Tel est le cadeau empoisonné transmis à Obama par Bush. Ce dernier avait répondu à l’offre d’assistance iranienne en Afghanistan en 2001 en inscrivant l’Iran sur la liste de l’axe du mal, en rabrouant les approches crédibles et modérées de l’ancien président, Mohammad Khatami, et enfin en sapant la diplomatie européenne.

En fait, la véritable « ligne rouge » sera fixée par Israël.

Benjamin Netanyahu, le candidat au poste de Premier ministre qui est en tête dans la course électorale, a déclaré que « tout ce qui est nécessaire » sera fait pour empêcher l’Iran de se doter du nucléaire. Je le crois.

Jamais plus, c’est jamais plus. Il n’y a aucun changement dans cette vision israélienne, quoiqu’elle puisse biaiser dans la perception d’un monde en changement. Cela pourrait signifier une attaque israélienne sur l’Iran d’ici un an. Si l’option militaire des États-Unis est impensable, il est tout aussi impensable que les USA abandonnent Israël.

C’est le dilemme d’Obama. Netanyahu a raison sur un point. Le programme nucléaire iranien, dont l’Iran prétend de façon peu vraisemblable qu’il a un objectif civil, est « le plus grand défi » auxquels font face les dirigeants du 21ème siècle. Si Obama échoue, son slogan inaugural d’une « nouvelle ère de paix » deviendra le plus amer sa présidence .

J’ai demandé à Mohsen Rezai, ancien commandant des Gardiens de la Révolution Iraniens, et secrétaire de l’un de ses plus hauts organes de l’Etat, le Conseil de Discernement, comment il perçoit la menace américaine. « L’Amérique n’entreprendra rien au plan militaire dans les 10 prochaines années », dit-il. « Ce dont les États-Unis ont besoin maintenant, c’est de se regrouper, de réparer, de reconstruire. »

Et une attaque israélienne ? « Peut-être, mais ce serait l’une de ses décisions les plus stupides. »

Il y a peu de temps à perdre. Le Vice President Joseph Biden et de hauts responsables iraniens, y compris Ali Larijani, le président du Parlement, se côtoieront à la Conférence sur la Sécurité à Munich ce week-end. Ils doivent se parler.

Mais Obama lui seul peut sortir de l’impasse. Il faut rompre avec les années Bush autrement qu’en paroles. Cela exige une déclaration solennelle affirmant que les États-Unis reconnaissent la République islamique et ne cherchent plus à la déstabiliser, en une renonciation implicite au recours à la force.

Une menace, aux yeux de l’Iran, ne peut venir que d’une puissance dominatrice, le type même d’attitude des États-Unis de ce pays ne peut accepter.

J’estime que le renforcement des sanctions envisagé par Obama est une mauvaise idée.

Les sanctions ne fonctionnent pas, elles enrichissent les complices du régime qui les contournent. Faire plonger le prix du pétrole serait une meilleure arme. Le ralentissement économique ferait réfléchir les iraniens.

Le régime iranien, aux multiples centres de pouvoir, est dépourvu de capacité de décision rapide. L’ayatollah Ali Khamenei, le chef suprême et ultime arbitre, ne se laissera pas facilement détourner d’un cours qui, entre autres catastrophes, réduirait à rien le traité de non-prolifération nucléaire dont l’Iran est signataire. Mais la raison peut encore l’emporter.

C’est Rezai, à la fin des années 1980, qui a écrit à l’ayatollah Khomeini, en lui disant que l’objectif qu’il s’était juré de ne jamais remettre en cause - la poursuite de la guerre contre l’Irak jusqu’à la victoire - devait être abandonné sous peine de désastre. Khomeiny avait alors changé d’avis. Et la paix a été conclue.

Le devoir ultime de Khamenei est de préserver la révolution en étant fidèle à l’exemple de Khomeini. Obama pourrait, indirectement, lui remémorer cela.


Publication originale New York Times, traduction Contre Info

( source contreinfo.fr )

Rédigé par jeanfrisouster

Publié dans #citoyens du monde

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